Lettre d’Honoré de Balzac à Madame Hanska

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Je t'aime cette année tout autant et peut-être plus que l'année dernière.

En 1832, le jeune Honoré de Balzac reçoit une lettre d’une inconnue, signée mystérieusement  “L’Étrangère”, dont il tombera, par voie de correspondance, éperdument amoureux. S’ensuivent dix-huit ans de lettres fiévreuses et passionnées qui transformeront les amants épistoliers en mari et femme et seront une source  d’inspiration capitale de l’œuvre balzacienne, ainsi que le miroir de l’atelier de l’auteur. À quelques années seulement de leur mariage, Balzac lui adresse des vœux de nouvelle année empreints d’une fougue amoureuse.

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1 et 2 janvier 1847

La date te dira, cher lp. adoré que j’ai toujours le talent de trouver d’excellentes raisons pour t’écrire ; voici 47 commencé par une bonne pensée, par une pensée unique, celle de toute ma vie depuis que je suis né, car je suis né en 7bre 1833 et la preuve c’est que je n’ai que 14 ans, je fais des bêtises comme à 14 ans.
Je cours après les sculptures, des soieries, des fanfreluches pour bâtir cette maison de cailloux que tous les enfants ont construite, et j’y loge une fée, la fée aux loups, la fée Évelette, et j’aime comme on aime à 14 ans, avec une candeur, une force, un abandon, une ardeur qui m’ôtent les 34 ans pendant lesquels j’ai si mal vécu. Sois bénie mille fois, ma bonne et douce Ève, ma mille fois chérie, sois heureuse du bonheur que tu donnes si tu n’es pas heureuse par ton pauvre Noré autant qu’il le voudrait. Oh ! ici tout son cœur se répand sur cette page qui va finir par ressembler aux compliments qu’on apprend
par cœur aux petits enfants pour leurs parents. Mon Dieu ! si la main qui fait n[os] destinées l’avait voulu, n[ous] aurions commencé ensemble cette année, et il l’eût fallu. Comme l’année 46, nos joies ont été tristement payées, quelle affreuse compensation a pris le sort en nov[embre]. Non, mon cœur en saigne encore ! Tu me dis que les émotions peuvent te tuer, j’ai dévoré mes larmes ! Mais c’est toi qui en as eu la plus grande part. Être la cause de tes souffrances sans autre résultat que de nous séparer pour deux mois ! moi qui comptais tant sur un bon hiver. Mon Évelin, ne te peine pas de notre détresse, de la fatalité pécuniaire qui règne sur notre ménage, il fallait rester où tu étais ; voilà mes chagrins ! Toi sans antichambre ! Mon Dieu ! mais vraiment j’ai peur de te porter malheur. Vois tes écuries et tes moutons brûlent dès que tu es à moi ! Ton frère te laisse sans te répondre ! Est-ce que le sort, qui a noué l’aiguillette à ma bourse le jour de ma naissance devrait atteindre mon Ève !

Cette année, lp. chéri, sera sans doute, sans aucun doute, une année de travail forcé, car, vois, je suis sur Les Paysans, et comme il me faut, hic et nunc, 5000 fr. pour compléter le versement, sans attendre tes 3000 fr. qui ne viendront que le 10 ou le 12, il faut que je fasse 2 nouvelles sans désemparer. Il en faut une de finie pour le 3 et une pour le 6 ou le 7. Je vais travailler à 20 feuillets par jour pendant tout ce mois-ci. Il faut que je puisse aller te chercher à Erfurth en toute sécurité.

Je t’aime cette année tout autant et peut-être plus que l’année dernière ; je me suis réservé d’entrer dans tes pantoufles aujourd’hui, elles sont faites et bien faites. Ce matin ma jambe va bien, sinon tout à fait bien, il faut encore 8 jours de repos avant que je ne marche. N[ous] avons un froid assez vigoureux depuis deux jours, cette recrudescence du froid a arrêté net le pavage de l’hôtel lplp. les petits jardins seront finis, il faut encore 3 à 4 jours, pour terminer les sculptures du salon, je les ai décidées il y a 3 jours, ça a été ma première sortie, et je te l’ai dit, je crois. Ce que Senlis avait fait n’allait pas ; mais ce n’a pas été inutile, il va en faire les porte-rideaux des croisées, au milieu desquels il y aura un petit écusson où seront des H et E entrelacés. Maintenant le salon tout en sculptures sera très joli. Cher lp qui as fait ta tanière de ma cervelle, ce salon a été disposé comme tu aimes les salons, un carré long. Que n’ai-je eu assez de fortune pour répéter celui de Gênes ! Le tien sera plus artiste, mais ce ne sera pas si beau, si haut, si doré. Tout ce que tu dois toucher de tes jolies pattes de taupe, fouler de tes adorables pieds, voir de tes yeux, tout est l’objet de mon attention, de ma sollicitude.
Tu me grondes ! Je serai incorrigible ! Lorsque j’ai vu ton admiration à La Haye devant ce fauteuil et ce bureau de marqueterie, genre Boule, je me suis juré que ta chambre et ta bibliothèque seraient ainsi, beaucoup mieux ! et c’est fait, et dans 10 jours ce sera payé !… Je te veux ravie de ton chez-soi, de ta retraite, je fais des efforts de Bette pour t’y retenir, je voudrais que voyant cela, tu ne voulusses plus en sortir, et je sais que tu dois aller au moins 3 mois, peut-être 6 de cette année, à W[ierzchownia]. Aussi voudrais-je que tu en fusses si affolée, que, sans me compter, tu eusses la folie de n[otre] folie !… Ô chère reine et tyran de mes pensées, de mes actions, je voudrais que là, chaque chose te dise : Il t’aime bien, il ne pense qu’à toi, et n’aimera et ne peut aimer que toi.

Sais-tu que voici 3 heures, il m’a fallu une heure pour allumer mon feu à cause du froid, et je tisonnais en pensant à nous, à ce que sera n[otre] année, et je me suis mis à rassembler mes souvenirs de 1846 en les comparant à nos espérances de 1847, je me suis tenu la tête dans les mains, les pieds sur les chenêts, en me demandant : – Sera-t-elle ma femme en 8bre prochain ?

Ah ! si Georges a le bon esprit de t’envoyer 2 Watteau ! Figure-toi qu’il n’y a place dans le salon que pour 2 tableaux en regard des 2 portraits, celui de Marie Leczinska et celui d’Anna en pied, il faudra le faire faire quand elle viendra à Paris, je renonce à L[ouis] XV. C’est introuvable, et j’aime mieux Anucio. Il y a 2 portes d’armoires sur lesquelles je ne sais pas s’il convient de mettre des tableaux. Ce sera complet. Je crois que ton salon sera groseille, la chambre à coucher en coupole, bleu et blanc, et le boudoir blanc brodé de fleurs, la salle à manger rouge mélangé, et le meuble en velours de laine, tout cela fait en étoffes une dépense  de 2 500 fr. avec les façons que j’hésite à faire, et que je ne ferai que quand tu seras là pour me dire si cela te plaît.
Allons, adieu, ma chérie, mon Ève adorée ; je reçois les mille chatteries de ton pauvre Noré, ce papier a été toute ma fête, tout mon jour de l’an ; il est couvert de mon âme, de vœux pour ta santé, pour ton bonheur, mon unique pensée, car tu es dans tous mes efforts, dans toutes les lignes que j’écris dans tous mes pas, dans tous mes mouvements.
Je vis par toi, pour toi et en toi. Mille bénédictions dans mille caresses.

( Honoré de Balzac, Lettres à Madame Hanska (1845-1850), Robert Laffont, 1990 ) - (Source image : Maxime Dastugue / © RMN-Grand Palais)
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