Lettre d’Igor Stravinsky à Ernest Ansermet

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Et dire que c'est vous qui me proposez de découper ma composition.

Igor Stravinsky (1882-1971), le célèbre compositeur, et Ernest Ansermet (1883-1969), chef d’orchestre suisse non moins talentueux, se lièrent d’une longue et profonde amitié l’un pour l’autre, et entamèrent un échange épistolaire de plus de cinquante ans. Leur relation connut néanmoins une période d’orage. En 1937, Stravinsky ne souffre pas que son ami puisse lui suggérer de couper le dernier ballet qu’il a composé, Cartes de Jeu. Véritable trahison à ses yeux, cet épisode jettera un certain froid entre les deux musiciens, dignité russe oblige. La réconciliation sera néanmoins consommée après-guerre.

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14 octobre 1937

En toute hâte, mon cher.

Il n’y a aucune raison de faire ces coupures dans « Jeu de Cartes » joué au concert, pas plus que dans « Apollon », par exemple. Les pièces de ce genre sont des suites de danses dont la forme est rigoureusement symphonique et qui ne demandent aucune explication à donner au public, car il ne s’y trouve point d’éléments descriptifs, illustrant l’action scénique, qui puissent entraver l’évolution symphonique des morceaux qui se suivent.

S’il vous est venu par la tête cette idée étrange de me demander d’y faire des coupures, c’est que l’enchaînement des morceaux composant « Jeu de Cartes » vous paraît personnellement un peu ennuyeux. Je n’y peux vraiment rien. Mais ce qui m’étonne surtout, c’est que vous tâchiez de me convaincre, moi, d’y faire des coupures, moi qui viens de diriger cette pièce à Venise et qui ai raconté avec quelle joie le public l’avait accueillie. Ou bien vous avez oublié ce que je vous ai raconté, ou bien vous n’attachez pas grande importance à mes observations et à mon sens critique. D’autre part, je ne pense vraiment pas que votre public soit moins intelligent que celui de Venise.

Et dire que c’est vous qui me proposez de découper ma composition, avec toutes les chances de la déformer, afin que celle-ci soit mieux comprise du public, – vous qui n’avez pas eu peur de ce public en lui jouant une oeuvre aussi risquée au point de vue succès et compréhension de vos auditeurs que la Symphonie d’instruments à vent!

Je ne peux donc pas vous laisser faire des coupures dans « Jeu de Cartes »; je crois qu’il vaut mieux ne pas le jouer du tout qu’à contre-coeur.

Je n’ai plus rien à ajouter, et là-dessus je mets un point.

Votre

I. Strawinsky

couvstra

( Claude Tappolet, Correspondance Ansermet-Strawinsky (1914-1967), Troisième volume, Georg Editeur ) - (Source image : Igor Stravinsky en 1929, источник: Сергей Александрович Морозов. Творческая фотография. М.:Изд-во «Планета», 3-е изд., 1989, © Wikimedia Commons)
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