Lettre d’Italo Calvino au Pr Claudio Magris 

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Mettre un enfant au monde n'a de sens que si l’enfant est désiré consciemment et librement par ses deux parents.

Italo Calvino ne fut pas seulement l’écrivain virtuose, maître de l’art du récit et des secrets du roman à tiroirs comme Si par une nuit d’hiver un voyageur ou Cosmicomics, mais aussi un intellectuel prenant parti dans le débat public. Et dans les années 1970, dans toute l’Europe, le droit à la contraception, l’avortement et plus généralement le droit à de la femme à disposer de son propre corps, faisait rage. Aussi, c’est à un autre immense romancier italien, Claudio Magris, auteur du mythique Le Danube, militant pro-vie, qu’il répond dans cette lettre sur l’avortement, mettant fin de surcroît à leur amitié. 

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3-8 février 1975

Cher Professeur Magris,

J’ai été très déçu de lire votre article « Glisbagliati » [ Les Hallucinés]. Cela m’a beaucoup peiné, non seulement que vous l’ayez écrit, mais par-dessus tout que vous pensiez de cette façon.

Mettre un enfant au monde n’a de sens que si l’enfant est désiré consciemment et librement par ses deux parents. Si ce n’est pas le cas, il s’agit simplement d’un comportement animal et criminel. Un être humain devient humain non parce qu’il est le fruit du hasard, né de conditions biologiques convergentes, mais parce qu’il est né d’un acte de volonté et d’amour entre deux personnes. Si ce n’est pas le cas, alors l’humanité ne serait, comme elle l’est déjà en grande partie, rien d’autre qu’une portée de lapins dans leur terrier. Mais ce ne serait même plus une portée élevée en plein air mais au contraire, élevée en batterie, soumise aux conditions de l’artificialité dans lesquelles elle vit, avec une lumière artificielle et des aliments chimiques.

Seules ces personnes, cet homme et cette femme, convaincues à 100% de posséder la capacité morale et physique non seulement d’élever un enfant mais de l’accueillir avec amour et bienveillance, ont le droit de procréer. Si ce n’est pas le cas, elles doivent, avant tout, faire tout leur possible pour ne pas concevoir et, si cela arrive malgré tout (attendu que la part d’imprévu demeure très importante), l’avortement devient non seulement une triste nécessité, mais aussi une décision hautement morale qui doit être prise dans une totale liberté de conscience. Je ne comprends pas comment vous pouvez associer l’idée d’avorter au concept d’hédonisme ou de la belle vie. L’avortement est une terrible réalité.

Dans l’avortement, la personne qui est atteinte physiquement et moralement est la femme. Si pour n’importe quel homme doué d’une conscience chaque avortement est un dilemme moral qui laisse une trace, nous sommes, en ce qui concerne la femme, dans une inégalité si disproportionnée avec l’homme, que chaque homme devrait se mordre la langue trois fois avant de parler de ces choses-là. Au moment même où nous essayons de rendre moins barbare une situation véritablement terrifiante pour les femmes, un intellectuel utilise son autorité pour que les femmes demeurent dans cet enfer. Laissez-moi de vous dire que vous êtes complètement irresponsable. Je ne me moquerais pas tant des « mesures d’hygiène prophylactique », après tout, vous n’aurez jamais besoin de vous faire racler l’utérus.  Mais j’aimerais voir votre visage si l’on vous forçait à une opération dans la crasse et sans pouvoir avoir recours aux moyens hospitaliers sous peine d’emprisonnement. Votre « intégrité de la vie »  est pour le moins pompeuse. Que Pasolini utilise cette expression ne me surprend pas.  Mais je pensais que vous connaissiez le prix et les responsabilités qu’entraînent la naissance d’un enfant.

Je regrette qu’une radicale divergence d’opinions sur ces questions éthiques fondamentales ait rompu notre amitié.

calvinocouv

( Italo Calvino: Letters, 1941-1985, Princeton University Press, 2013 ) - (Source image : Italo Calvino, Unknown author, Unknown date © Wikimedia Commons)
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2 commentaires

    • Svea

      Aboulivan, vous vous méprenez sur le message .. « Ont le droit » n’est qu’une tournure emphatique pour exprimer le fait qu’il est impensable que des adultes qui ne se sentent pas prêts (d’un point de vue psychologique et matériel, parce qu’il est effectivement nécessaire de réfléchir à la vie qu’on sera capable de donner à cet enfant, ne serait-ce que pour le nourrir et l’habiller) donnent naissance à un enfant.
      Il reste à prendre de la distance avec les conditions traumatisantes évoquées par l’auteur : à l’époque, elles l’étaient, aujourd’hui toutes les femmes ne le vivent pas comme un drame.

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