Lettre d’Octave Mirbeau à Claude Monet

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Nous irons ici et là… du jardin des plantes, qui est une chose admirable, au Théâtre Français.

Octave Mirbeau (16 février 1848 – 16 février 1917), l’auteur du Journal d’une femme de chambre, était aussi un fervent défenseur des impressionnistes, et ce dès 1884, date à laquelle débute son amitié avec Claude Monet. Suite à un article élogieux dans le journal La France, Monet lui offre le tableau Une Cabane des Douaniers. Mirbeau défendra toujours la peinture de Monet, que le temps consacrera, et forgera à l’artiste une réputation de génie. Une amitié indéfectible les liera jusqu’à la mort. Dans cette lettre, Mirbeau vient en aide à son ami qui traverse une période de souffrance, et lui propose comme cure de venir se promener au Jardin des Plantes et se détendre à la Comédie Française… Quand la ville lumière soigne les douleurs !

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juin 1903

Mon cher ami,

Pas une minute, il ne nous est venu à l’esprit de vous en vouloir. Pour altérer une amitié comme la nôtre, je vous jure qu’il faudrait autre chose que ça. Et je ne vois pas ce qui pourrait l’altérer jamais. Donc, Monet, ne parlons pas de ce petit mouvement nerveux. Ou plutôt, parlons en pour vous dire que vous êtes dans un état, passager, de souffrance intérieure, et que vous pouvez en guérir tout de suite si vous le voulez. Ma femme a été autrement malade que vous, je vous le garantis, et elle est guérie. Elle l’a été le jour où elle a voulu se guérir. C’est bien simple.

Vous êtes dans un moment où il ne faut pas rester seul en face de vous-même à vous hypnotiser de fantasmes, qui entretiennent perpétuellement en vous et la développent une neurasthénie qu’il ne faut rien pour chasser. Il faut vous secouer, vous distraire de vous et de vos habitudes quotidiennes. Ne travaillez pas. Vous vous rattraperez plus tard. Venez à Paris, souvent, en dépit de votre dégoût à y venir. Et, au besoin, voyagez. L’auto est une cure excellente. La diversité des paysages et des occupations spirituelles est souveraine. Croyez bien ce que je vous dis : c’est la vérité. Vous croyez que c’est encore à Giverny que vous êtes le mieux. C’est une erreur. Vous serez mieux partout ailleurs… Je ne vous dis pas de le quitter, vous le pensez… Mais quittez-le, de temps en temps, deux, trois, huit jours… Vous n’avez pas le droit de ne pas essayer cette cure, facile, pour vous, pour votre entourage, pour vos amis. Et vous reconnaîtrez bien vite que j’ai raison. Allons ! un bon mouvement ! Venez à Paris passer deux jours, pour commencer. Nous nous promènerons. Nous irons ici et là… du jardin des plantes, qui est une chose admirable, au Théâtre Français. Nous mangerons bien, nous dirons des bêtises, et nous ne verrons pas de tableaux. Madame Monet et ma femme essaieront des boléros, des jupons. Et nous irons tous les quatre voir les jardins de l’Hay.

Écrivez-moi bien vite. Nous avons l’intention d’aller jeudi, visiter deux ou trois maisons à Poyes et à Serqueux.

Ah ! que vous avez eu tort de n’être pas venu avec nous à Orival. Nous avons visité ce Pavillon – qui était loué de la veille, figurez-vous. Jamais je n’ai vu une vue pareille, aussi grandiose, aussi fantastique. C’est absolument indescriptible !… Je vous assure que l’année prochaine nous louerons cela. D’autant que la maison est beaucoup plus grande qu’on ne nous avait dit, et que tout est charmant, avec un énorme potager, admirablement entretenu, dans lequel les sangliers viennent, toutes les nuits, retourner les pommes de terre.

Voyons, quand venez-vous ? Prenez une décision. Et n’ergotez pas, ne discutez pas. C’est le médecin qui vous parle.

Sacré Monet, va !

On vous embrasse très tendrement, ainsi que votre femme.

Octave Mirbeau

mirbeau

( Octave Mirbeau, Correspondance avec Claude Monet, Tusson (Charente), Du Lérot, 1990 ) - (Source image : Octave Mirbeau, author unknown, 1895 © Wikimedia Commons / Claude Monet, Nadar, 1899 © Wikimedia Commons)
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