Lettre d’Olympe de Gouges à son fils

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Adieu, mon fils, je ne serai plus quand tu recevras cette lettre. Mais quitte ton état, l'injustice que l'on fait à ta mère et le crime que l'on commet envers elle.

Voici la lettre d’adieu d’Olympe de Gouges, née le 7 mai 1748, à son fils. L’une des pionnières du féminisme français, fer de lance de la Révolution Française, a été guillotinée pendant la Terreur, le 3 novembre 1793, après s’être insurgée contre les tendances dictatoriales et sanglantes du Comité de Salut Public. Son fils, de peur d’être lui aussi inquiété, a été forcé de renier publiquement sa mère.

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2 novembre 1793

Au citoyen Degouges, officier général dans l’armée du Rhin.

Je meurs, mon cher fils, victime de mon idolâtrie pour la patrie et pour le peuple. Ses ennemis sous le spécieux masque du républicanisme m’ont conduite sans remords à l’échafaud.

Après cinq mois de captivité, je fus transférée dans une maison de santé où j’ai été libre comme chez moi. J’aurais pu m’évader, mes ennemis ni mes bourreaux ne l’ignorent pas, mais convaincue que toute la malveillance réunie pour me prendre ne pourrait parvenir à me reprocher une seule démarche contre la Révolution, j’ai demandé moi-même mon jugement. Pouvais-je croire que des tigres démuselés seraient jugés eux-mêmes contre les lois, contre même ce public assemblé qui bientôt leur reprochera ma mort.

On me présente mon acte d’accusation trois jours avant ma mort ; dès l’instant de la signification de cet acte, la loi me donnait le droit de voir mes défenseurs et toutes les personnes de ma connaissance. On m’a tout intercepté. J’étais comme en secret, ne pouvant pas même parvenir à parler au concierge. La loi me donnait aussi le droit de choisir mes jurats ; on me signifia la liste à minuit et, le lendemain à sept heures, on me fait descendre au tribunal, malade et faible et n’ayant pas l’art de parler au public ; semblable à Jean-Jacques ainsi que par ses vertus, je sentis toute mon insuffisance. Je demandai le défenseur que j’avais choisi. On me dit qu’il n’y est pas ou qu’il ne voulait pas se charger de ma cause ; j’en demande un autre à son défaut, on me dit que j’ai assez d’esprit pour me défendre.

Oui, sans doute, j’en avais de reste pour défendre mon innocence qui parlait aux yeux de tous les assistants. Je ne nie pas ce qu’un défenseur aurait mis pour toi dans tous les services et bienfaits que j’ai rendus au peuple.

Vingt fois j’ai fait pâlir mes bourreaux et, ne sachant que me répondre à chaque phrase qui caractérisait mon innocence et leur mauvaise foi, ils ont prononcé ma mort, de crainte que le peuple opine d’une iniquité dont le monde n’a pas encore offert l’exemple.

Adieu, mon fils, je ne serai plus quand tu recevras cette lettre. Mais quitte ton état, l’injustice que l’on fait à ta mère et le crime que l’on commet envers elle.

Je meurs, mon fils, mon cher fils ; je meurs innocente. On a violé toutes les lois pour la femme la plus vertueuse de son siècle, [deux mots ill.] la loi, rappelle-toi de mes prédications sans cesse.

Je laisse la montre de ta femme ainsi que la reconnaissance de ses bijoux au Mont-de-Piété, le flacon et les clefs des malles que j’ai fait passer à Tours.

Degouges.

couv

( Yvonne Knibiehler, Martine Sagaert, Les Mots des mères, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2016. ) - (Source image : Portrait d'Olympes de Gouges, Alexander Kucharsky, fin XVIIIe siècle, collection particulière © domaine public)
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