Lettre d’Oscar Wilde à Alfred Douglas, De Profundis

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La douleur est la pierre de touche de tout grand art.

Oscar Wilde, l’immense écrivain britannique, né le 16 octobre 1854, auteur des célèbres Le portrait de Dorian Gray, Salomé ou L’importance d’être constant, personnage brillant et admiré s’il en fût, connût une fin absolument tragique. Emprisonné pendant deux ans suite à un procès intenté par le père de son amant, Lord Alfred Douglas, il lui adresse l’une des plus extraordinaires lettres de l’histoire de l’humanité : De profundis. Déclaration d’amour, sombre méditation sur les hommes et la société, témoignage d’un prisonnier, chant lyrique sur l’art et l’extase de vivre : voici quelques extraits de cette lettre mémorable, que DesLettres vous propose à l’occasion de la Journée mondiale des écrivains en prison (15 novembre).

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1897

Prison de Sa Majesté Reading

Cher Bosie,

Après une longue et vaine attente, je me suis décidé à t’écrire, autant dans ton intérêt que dans le mien, car il me serait pénible de penser que j’ai subi deux longues années d’emprisonnement sans avoir reçu de toi une seule ligne, la moindre nouvelle, ni même un message, à l’exception de ceux qui m’ont affligé. Notre lamentable et fatale amitié s’est terminée pour moi par la ruine et la honte publique, mais le souvenir de notre ancienne affection est souvent avec moi et je m’attriste à l’idée que le dégoût, l’amertume et le mépris pourraient prendre à jamais dans mon cœur la place que l’amour y tenait naguère. Et toi-même, je crois, sentiras dans ton cœur que mieux vaut m’écrire tandis que je me consume dans la solitude de la vie de prison que publier mes lettres sans ma permission ou me dédier des poèmes sans me le demander, alors que le monde ne saura rien des expressions de douleur ou de passion, de remords ou d’indifférence qu’il te plaira de choisir pour ta réponse ou ton appel.

Dans cette lettre où il me faut parler de ta vie et de la mienne, du passé et de l’avenir, des choses douces changées en amertume et des choses amères qui pourraient être changées en joie, je ne doute pas que maints passages blesseront au vif ta vanité. S’il en est ainsi, lis et relis cette lettre jusqu’à ce qu’elle tue ta vanité. Si tu y trouves une chose dont tu te sentes injustement accusé, souviens-toi qu’il faut être reconnaissant qu’il y ait quelque faute dont on puisse être injustement accusé. S’il s’y trouve un seul passage qui te fasse monter les larmes aux yeux, pleure comme nous pleurons en prison où, non moins que la nuit, le jour est propice aux larmes. C’est la seule chose qui puisse te sauver. […]

Tu dois lire cette lettre tout au long, bien que chaque mot puisse être pour toi comme le thermocautère du chirurgien qui brûle la chair délicate ou le scalpe qui la fait saigner. Souviens-toi que le fou aux yeux des dieux et le fou aux yeux des hommes sont très différents. Celui qui ignore entièrement les modes de l’art : dans son évolution ou les nuances de la pensée dans son essor, la pompe du vers latin ou la musique plus harmonieuse du système vocalique grec, la sculpture toscane ou le chant élisabéthain, peut posséder la plus aimable sagesse. Le vrai fou, celui que les dieux raillent ou détruisent, est celui qui ne se connait pas lui­ même. J’ai trop longtemps été celui-là. Tu as trop longtemps été celui-là. Ne le sois plus. N’aie nulle crainte. Le vice suprême est d’être superficiel. Tout ce qui est compris est bien. Souviens-toi aussi que ce qui est pour toi souffrance à lire est pour moi misère plus grande encore à écrire. Les Puissances invisibles ont été très bonnes pour toi. Elles t’ont permis de voir les formes étranges et tragiques de la vie comme on voit des ombres dans un cristal. La tête de la Méduse qui change en pierre les vivants, il t’a été donné de ne la voir que dans un miroir. Tu as marché librement parmi les fleurs. Mais le monde merveilleux de la couleur et du mouvement m’a été ravi.

Je commencerai par te dire que je me blâme terriblement. Dans cette sombre cellule, en tenue de forçat, déshonoré et ruiné, je me blâme. Durant ces nuits d’angoisse troublées et agitées, durant ces monotones et longues journées de souffrance, je me blâme. Je me blâme d’avoir laissé une amitié sans affinité intellectuelle, une amitié dont le but essentiel n’était pas la création et la contemplation des belles choses dominer entièrement ma vie. Dès le début, il y avait entre nous un trop grand fossé. Tu avais été paresseux à l’école et pis que paresseux à l’université. Tu n’as pas compris qu’un artiste, et particulièrement l’artiste que je suis, c’est-à-dire celui chez qui la qualité de l’œuvre dépend de l’intensification de la personnalité, exige, pour le développement de son art, une communauté d’idées, une atmosphère intellectuelle, le calme, la paix et la solitude. Tu admirais mon œuvre lorsqu’elle était achevée, tu prenais plaisir aux brillants succès de mes premières et aux brillants banquets qui les suivaient. Tu étais fier, et tout naturellement, d’être l’ami intime d’un artiste aussi distingué, mais tu ne pouvais comprendre les conditions requises pour la production d’un travail artistique. Je n’use pas de phrases d’une exagération rhétorique, mais de termes d’une vérité absolue : si je te rappelle que, pendant tout le temps que nous avons été ensemble, je n’ai jamais pu écrire une seule ligne, n’est-ce pas un fait positif ? […]

Je ne parle pas à présent des effroyables résultats de mon amitié avec toi. Je pense simplement à sa qualité pendant le temps qu’elle a duré. Intellectuellement, elle était pour moi dégradante. Tu possédais les éléments d’un tempérament artistique en germe. Mais je t’ai rencontré ou trop tard ou trop tôt, je ne sais lequel des deux. Quand tu étais absent, je me sentais parfaitement bien. Je n’ai jamais pu retrouver les dispositions d’esprit qui les avaient inspirées. Maintenant que tu as publié toi-même un volume de vers, tu seras à même de reconnaître la vérité de mes paroles. Mais, que tu le puisses ou non, elle demeurera une hideuse vérité au cœur même de notre amitié. Ta présence auprès de moi a été la ruine absolue de mon art, et je m’attribue entièrement et la honte et le blâme de t’avoir laissé t’immiscer continuellement entre mon art et moi. Tu ne pouvais savoir, tu ne pouvais comprendre, tu ne pouvais apprécier. Je n’avais aucun droit de l’escompter de ta part. Ton intérêt se bornait à tes repas et à tes caprices. Tes désirs se réduisaient à des amusements, à des plaisirs ordinaires ou moins qu’ordinaires. Ils étaient ce dont ton tempérament avait besoin, ou croyait avoir besoin selon les impulsions du moment. J’aurais dû t’interdire ma maison et mes appartements, à moins de t’y avoir formellement invité. Je me blâme sans réserve de ma faiblesse. Ce n’était là que faiblesse. Une demi-heure avec l’Art a toujours été pour moi plus qu’une éternité avec toi. À aucune période de ma vie rien n’a jamais eu pour moi la moindre importance comparé à l’Art. Mais, pour un artiste, la faiblesse n’est rien moins qu’un crime quand c’est une faiblesse qui paralyse l’imagination. Je me blâme de t’avoir laissé me conduire à la ruine financière complète et dégradante. […]

Dans notre cas, il me fallait ou m’abandonner à toi ou t’abandonner. Il n’y avait pas d’autre choix. À cause de mon affection pour toi, profonde, bien que mal placée, à cause de ma grande pitié pour tes défauts de caractère, à cause de mon indulgence proverbiale et de mon indolence celtique, à cause d’une aversion artistique pour les scènes et les mots grossiers, à cause de cette incapacité qui me caractérisait alors d’éprouver la moindre rancune, à cause de ma répugnance à voir la vie rendue amère et ingrate par ce qui, avec mes yeux fixés sur d’autres choses, me paraissait de pures bagatelles trop futiles pour mériter plus qu’une pensée ou un intérêt d’un moment, pour toutes ces raisons, si simples qu’elles puissent sembler, je te cédais toujours. Il en résulta naturellement que tes exigences, tes tentatives de domination, tes exactions devinrent de plus en plus déraisonnables. Tes mobiles les plus mesquins, tes appétits les plus bas, tes passions les plus vulgaires devenaient pour toi des lois sur lesquelles les autres devaient toujours guider leur vie et auxquelles, si c’était nécessaire, ils devaient être sacrifiés sans scrupule. Sachant qu’en faisant une scène tu arrivais toujours à tes fins, il était tout naturel que tu en vinsses, presque inconsciemment, j’en suis sûr, à tous les excès d’une violence vulgaire. À la fin, tu ne savais vers quel but tu te hâtais ni quel objet tu avais en vue. Ayant tiré tout ce que tu pouvais de mon génie, de ma volonté et de ma fortune, tu exigeais, dans l’aveuglement d’une intarissable avidité, mon existence entière. Tu l’as prise. Au moment suprêmement et tragiquement critique de toute ma vie, juste avant ma lamentable décision d’intenter cette action absurde, ton père m’attaquait d’un côté par d’odieuses cartes déposées à mon club et tu m’attaquais de l’autre côté par des lettres non moins répugnantes. Celle que j’ai reçue de toi le matin du jour où je t’ai laissé m’emmener au commissariat pour demander contre ton père ce ridicule mandat d’arrêt est l’une des pires que tu aies jamais écrites, et pour la plus indigne raison. Entre vous deux, j’avais perdu la tête. Mon jugement me fit défaut. La terreur prit sa place. Je ne vis, je puis le dire franchement, aucun moyen d’échapper ni à l’un ni à l’autre. Je titubai aveuglément, comme un bœuf à l’abattoir. Je commis une gigantesque erreur psychologique. J’avais toujours cru que te céder dans les petites choses était sans importance, que lorsqu’un grand moment viendrait, je pourrais réaffirmer ma volonté dans sa supériorité naturelle. Il n’en fut pas ainsi. Au grand moment, ma volonté me fit complètement défaut. Dans la vie, il n’y a vraiment ni grande ni petite chose. Toutes choses sont d’égale valeur et d’égale dimension. Mon habitude de toujours te céder, due, au début surtout, à l’indifférence, avait fini peu à peu par faire partie intégrante de ma nature. […] Je t’avais laissé saper ma force de caractère et, pour moi, la formation d’une habitude avait abouti non seulement à un échec, mais tout simplement à la ruine. Moralement, tu as été pour moi plus destructeur encore qu’artistiquement.

Bien entendu, une fois le mandat d’arrêt accordé, tu as voulu tout diriger. Au moment où j’aurais dû être à Londres pour prendre un conseil avisé et réfléchir calmement au piège affreux dans lequel je m’étais laissé prendre — l’attrape-nigaud, comme ton père l’appelle encore, tu as insisté pour que je t’emmène à Monte-Carlo — l’un des lieux les plus dégoûtants du monde — pour que tout le jour, et la nuit tout aussi bien, tu pusses jouer jusqu’à la fermeture du casino. Quant à moi, pour qui le baccara n’offrait aucun charme, je restais seul. Tu refusais même de discuter, ne fût-ce que pendant cinq minutes, de la situation à laquelle ton père et toi m’aviez amené. Mon rôle se bornait à payer tes notes d’hôtel et tes pertes au jeu. Tu trouvais ennuyeuse la moindre allusion à l’épreuve qui m’attendait. Une nouvelle marque de champagne que l’on nous recommandait t’intéressait davantage.

À notre retour à Londres, ceux de mes amis qui me voulaient vraiment du bien m’ont imploré de me retirer à l’étranger et de ne pas affronter un procès impossible. Tu leur as imputé de bas mobiles et m’as taxé de lâcheté pour écouter de tels conseils. Tu m’as forcé à rester pour te permettre de fanfaronner, si possible, à la barre par d’absurdes témoignages. J’ai, naturellement, fini par être arrêté et ton père est devenu le héros de l’heure — et plus, en vérité, que le héros de l’heure : chose assez étrange, ta famille compte désormais parmi les Immortels, car, par ce grotesque de l’effet qui est, pour ainsi dire, un élément gothique dans l’histoire et fait de Clio la moins sérieuse de toutes les Muses, ton père vivra toujours parmi les parents purs d’esprit et de cœur de la littérature de l’école du dimanche. Ta place est avec l’enfant Samuel et, dans la fange la plus vile de Malebolge, je siège entre Gilles de Rais et le marquis de Sade. Évidemment, j’aurais dû me débarrasser de toi. […]

Il y a, je le sais, une réponse à tout ce que je t’ai dit, et c’est que tu m’aimais. Pendant ces deux ans et demi au cours desquels le destin tissait en un seul motif écarlate les fils de nos deux vies distinctes, tu m’as réellement aimé. Oui, je sais que tu m’aimais. Quelle qu’ait été ta conduite envers moi, j’ai toujours senti qu’au fond du cœur tu m’aimais vraiment. Je voyais clairement que ma position dans le monde de l’Art, l’intérêt que ma personnalité avait toujours suscité, mon argent, le luxe dans lequel je vivais, les mille et une choses qui contribuaient à assurer une vie aussi délicieusement et merveilleusement invraisemblable que la mienne, étaient des éléments qui te fascinaient et t’attachaient à moi. Et, indépendamment de tout cela, il y avait pour toi quelque chose de plus : tu m’aimais beaucoup plus que tu n’aimais quiconque. Mais, tout comme moi, tu as eu dans ta vie une terrible tragédie, bien que d’une nature entièrement opposée à la mienne. Veux-tu savoir laquelle ? La voici : la haine, en toi, a toujours été plus forte que l’amour. Ta haine pour ton père atteignait une mesure telle qu’elle surpassait, anéantissait et éclipsait ton amour pour moi. Il n’y avait guère de lutte entre eux, si grande était la dimension de ta haine et si monstrueuse sa croissance. Tu ne te rendais pas compte qu’il n’y a pas, dans la même âme, place pour ces deux passions. Elles ne peuvent cohabiter dans cette noble demeure. C’est l’imagination qui nourrit l’amour et nous rend plus sages que nous ne nous en rendons compte, meilleurs que nous ne le pensons, plus nobles que nous le sommes. C’est grâce à elle que nous pouvons voir la vie dans son ensemble, c’est grâce à elle, et à elle seule, que nous pouvons comprendre les autres dans leur rapport réel aussi bien qu’idéal. Seul ce qui est beau et hautement conçu peut nourrir l’amour. Mais n’importe quoi nourrit la haine. Il n’est pas un verre de champagne que tu aies bu, pas un mets de choix que tu aies mangé au cours de ces années qui n’ait nourri ta haine et ne l’ait fortifiée. C’est ainsi que, pour la satisfaire, tu as risqué ma vie comme tu as joué mon argent : avec insouciance, avec frivolité, indifférent aux conséquences. Si tu perdais, la perte, pensais-tu, ne serait pas tienne. Si tu gagnais, l’exaltation et les avantages de la victoire seraient, tu le savais, pour toi. La haine aveugle l’homme. Tu n’en avais pas conscience. L’amour peut lire ce qui est écrit sur la plus lointaine étoile, mais la haine t’aveuglait à tel point que tu ne pouvais voir au-delà de l’étroit jardin emmuré de tes désirs vulgaires, déjà flétri par la soif du plaisir. Ton terrible manque d’imagination, le seul défaut vraiment fatal de ton caractère, provenait entièrement de la haine qui vivait en toi.

Subtilement, silencieusement, en secret, la haine rongeait ta nature comme le lichen s’attaque à la racine d’une plante qui se fane, jusqu’à ce que tu en fusses venu à ne voir que les plus piètres intérêts et les buts les plus mesquins. La haine empoisonnait et paralysait cette faculté que l’amour eût développée en toi. […] Tu savais ce que mon art était pour moi : la note fondamentale grâce à laquelle je m’étais révélé d’abord à moi-même, puis au monde, la grande passion de ma vie, l’amour auprès duquel tous les autres étaient ce qu’est l’eau du marécage comparée au vin rouge, ou le vert luisant du marécage comparé au miroir magique de la lune. […]

Tu vois que je dois écrire ta vie et que tu dois la bien concevoir. Nous nous connaissons maintenant depuis plus de quatre ans. Pendant la moitié de ce temps, nous avons vécu ensemble. Il m’a fallu passer l’autre moitié en prison à cause de notre amitié. Où recevras-tu cette lettre, si tant est qu’elle te parvienne ? Je ne le sais. Je ne doute pas que te retienne quelque belle cité au bord d’un fleuve ou de la mer : Rome, Naples, Paris ou Venise. Tu es entouré, sinon de tout le luxe inutile que tu avais avec moi, du moins de tout ce qui est agréable à l’œil, à l’oreille et au goût. La vie, pour toi, est charmante. Et pourtant, si tu as quelque sagesse et veux trouver la vie plus charmante encore, et d’une différente manière, tu laisseras la lecture de cette terrible lettre — car elle est terrible, je le sais — être l’occasion d’une prise de conscience et d’un tournant décisif dans ta vie, comme l’écrire l’est pour moi. Naguère, le vin ou le plaisir empourpraient aisément ton pâle visage. Si, en lisant ces lignes, il s’enflamme de temps à autre, comme une fournaise, du rouge de la honte, il n’en vaudra que mieux pour toi. Le vice suprême est la superficialité. Tout ce que l’on accomplit est parfait. Si je t’écris maintenant comme je le fais, c’est parce que ton silence et ta conduite durant mon long emprisonnement l’ont rendu nécessaire. En outre, les choses avaient tourné de telle façon que moi seul avais été atteint. […] Ah ! si c’était toi qui avais été emprisonné, je ne dirais pas par ma faute — cette pensée m’eût été trop terrible à supporter —, mais à cause d’un méfait que tu aurais commis, ou d’une erreur (foi en des amis indignes, faux pas dans la fange sensuelle, confiance mal placée, amour inconsidéré), crois-tu que je t’aurais laissé te ronger le cœur dans les ténèbres et la solitude sans tenter de quelque façon, si faible soit-elle, de t’aider à supporter l’amer fardeau de ta disgrâce ? Crois-tu que je ne t’aurais pas fait savoir que, si tu souffrais, je souffrais, moi aussi ? Que si tu pleurais, il y avait aussi des larmes dans mes yeux ? Que si tu étais confiné dans la servitude et méprisé des hommes, je n’aurais pas, des éléments de ma peine, édifié une demeure pour y attendre ta venue, amassé un trésor où, au centuple, tout ce dont les hommes t’avaient frustré serait préservé pour ta guérison ? Si une nécessité cruelle, ou la prudence, pour moi encore plus amère, m’avaient empêché d’être auprès de toi et dérobé la joie de ta présence, même entrevue derrière des barreaux de fer et sous une honteuse apparence, je n’aurais cessé de t’écrire dans l’espoir qu’une simple phrase, un seul mot, un écho d’amour, fût-il brisé, pourrait t’atteindre ? Si tu avais refusé de recevoir mes lettres, je ne t’en aurais pas moins écrit ; tu aurais su ainsi, en tout cas, que toujours des lettres t’attendaient. Bien des gens l’ont fait pour moi. Tous les trois mois, des gens m’écrivent ou proposent de m’écrire. Leurs lettres et leurs messages sont conservés. On me les remettra quand je sortirai de prison. Je sais qu’ils sont là. Je connais les noms de ceux qui les ont écrits. Je sais qu’ils sont pleins de sympathie, d’affection, de bonté. Cela me suffit. Je n’ai pas besoin d’en savoir davantage. Ton silence a été horrible. Et ce silence n’a pas duré des semaines et des mois, mais des années, et des années comme doivent les compter tes pareils pour qui la vie passe rapidement dans le bonheur et qui ne peuvent guère qu’effleurer les pieds d’or des jours qui défilent en dansant et s’essoufflent dans leur course au plaisir. C’est un silence sans excuse, un silence sans la moindre circonstance atténuante. Je savais que tes pieds étaient d’argile. Qui le savait mieux que moi ? Lorsque j’écrivais, dans mes aphorismes, que ce sont les pieds d’argile qui rendent précieux l’or de l’image, c’est à toi que je pensais. Mais ce n’est pas une image d’or aux pieds d’argile que tu as faite de toi. C’est avec la triviale poussière du chemin que les sabots des bêtes à cornes ont transformée en boue que tu as façonné pour moi ta parfaite image, de sorte qu’en dépit de mon secret désir, tu ne saurais m’inspirer désormais que mépris. Et, indépendamment de toute autre raison, ton indifférence, ta philosophie, ton manque de cœur, ta prudence — appelle cela comme tu voudras — m’ont été rendus doublement amers par les circonstances qui ont accompagné ou suivi ma défaite.

Lorsque les autres malheureux sont jetés en prison, s’ils sont frustrés de la beauté du monde, ils sont, jusqu’à un certain point, à l’abri des frondes les plus mortelles, des flèches les plus redoutables. Ils peuvent se cacher dans les ténèbres de leur cellule et faire, de leur infamie même, une manière de refuge. Le monde, ayant obtenu ce qu’il voulait, passe son chemin et les laisse souffrir sans les harceler. Pour moi, ce fut différent. L’une après l’autre, les afflictions sont venues frapper aux portes de la prison, à ma recherche. On les a ouvertes toutes grandes pour les laisser entrer. À peine a-t-on toléré la visite de mes amis. Mais mes ennemis ont toujours eu libre accès jusqu’à moi : deux fois lorsque je comparus au tribunal des faillites, deux fois également lors de transferts d’une prison à l’autre, j’ai été exposé, dans des conditions d’indicible humiliation, aux regards et à la moquerie des hommes. […] Le messager de la Mort m’a apporté ses nouvelles et a passé son chemin et, dans une entière solitude, isolé de tout ce qui eût pu m’apporter une consolation ou proposer quelque allégement, il m’a fallu porter l’intolérable fardeau de la détresse et du remords dont m’accablait et m’accable encore la mémoire de ma mère. À peine cette blessure a-t-elle été adoucie, mais non guérie, par le temps, que des lettres violentes, amères et dures me viennent de l’avoué de ma femme. Je suis à la fois entaché et menacé de pauvreté. Cela, je puis le supporter. Je puis m’aguerrir à pire que cela, mais mes deux enfants me sont enlevés par une procédure légale, ce qui est et restera toujours pour moi une source de détresse infinie, de douleur infinie, de chagrin sans limites et sans fin. Que la loi puisse décider, prendre sur elle de décider que je suis indigne de garder mes enfants est pour moi une chose absolument horrible, en comparaison de laquelle la disgrâce de la prison n’est rien. J’envie les autres hommes qui arpentent la cour avec moi. Je suis sûr que leurs enfants les attendent, espèrent leur retour et seront charmants pour eux. Les pauvres sont plus sensés, plus charitables, meilleurs, plus sensibles que nous. A leurs yeux, la prison est, dans la vie d’un homme, une tragédie, un malheur, une malédiction, un accident, une chose qui provoque la sympathie chez les autres. Ils parlent simplement de celui qui est en prison comme d’une personne « dans la peine ». C’est la phrase qu’ils emploient toujours et qui exprime la parfaite sagesse de l’amour. Pour les gens de notre rang, c’est différent. Pour nous, la prison fait d’un homme un paria. Quant à moi et à mes pareils, à peine avons-nous droit à l’air et au soleil. Notre présence gâte le plaisir des autres. Quand nous reparaissons, nous sommes des importuns. La beauté d’un clair de lune n’est plus pour nous. On nous enlève jusqu’à nos enfants. Ces liens charmants avec l’humanité sont brisés. Nous sommes condamnés à la solitude alors que nos fils vivent encore. Nous sommes frustrés de l’unique chose qui pourrait nous consoler et nous guérir, nous préserver, apporter un baume au cœur brisé et la paix à l’âme en peine. […]

Et la conclusion de tout cela est qu’il me faut te pardonner. Ce n’est pas pour verser l’amertume dans ton cœur que j’écris cette lettre, mais pour l’arracher du mien. Dans mon propre intérêt, il faut que je te pardonne. On ne peut toujours garder dans son sein une vipère qui se nourrit de vous ni se lever chaque nuit pour semer des épines dans le jardin de son âme. Ce sera pour moi chose facile si tu m’aides un peu. Quoi que tu m’eusses fait jadis, je te l’ai toujours et volontiers pardonné. Cela ne t’a fait alors aucun bien. Seul celui dont la vie est sans tache d’aucune sorte peut pardonner les péchés. Mais maintenant que je vis dans l’humiliation et la honte, c’est différent. Mon pardon devrait représenter beaucoup pour toi. Tu le comprendras un jour. Que ce soit tôt ou tard, bientôt ou jamais, la voie est claire devant moi. Je ne puis souffrir de te voir poursuivre ta vie portant dans ton cœur le fardeau d’avoir ruiné un homme tel que moi. Cette pensée pourrait te rendre indifférent, sans cœur, ou t’emplir d’une tristesse morbide. Je dois te délivrer de ce fardeau pour le prendre sur mes épaules.

Il faut que je me dise qui ni toi ni ton père, votre pouvoir fût-il multiplié par mille, ne pouvez avoir été de force à perdre un homme tel que moi, que je me suis perdu moi-même et que nul, grand ou petit, ne peut se perdre que par sa propre faute. Je suis prêt à me le dire. J’essaie de me le dire, bien que tu ne le croies peut-être pas en ce moment. Si j’ai porté contre toi cette implacable accusation, songe à celle que je porte sans pitié contre moi-même. Si terrible que fût le mal que tu m’as fait, celui que je me fis à moi-même fut plus terrible encore. J’occupais une place symbolique dans l’art et la culture de mon époque. Je m’en étais rendu compte dès l’aube de ma maturité et, plus tard, j’avais forcé mon époque à le comprendre. Peu d’hommes détiennent une telle position de leur vivant et l’ont fait reconnaître. Elle n’est généralement discernée, si tant est qu’elle le soit, par l’historien et le critique que longtemps après la disparition et de l’homme et de son époque. Pour moi, ce fut différent. Je le sentais moi-même et le fis sentir aux autres. Byron fut une figure symbolique, mais il était lié à la passion et à la lassitude de la passion de son époque. Mes propres liens comportaient quelque chose de plus noble, de plus permanent, d’une importance plus vitale, d’une portée plus grande. Les dieux m’avaient donné presque tout. J’avais du talent, un nom distingué, une haute position sociale, un esprit brillant et de la hardiesse intellectuelle. Je faisais de l’art une philosophie et de la philosophie un art. Je transformais l’esprit des hommes et la couleur des choses ; il n’était rien de ce que je disais ou faisais dont on ne s’émerveillât. Je pris l’art théâtral, la forme la plus objective que connaisse l’art, pour en faire un mode d’expression aussi personnel que le poème lyrique ou le sonnet, tout en élargissant son domaine et en enrichissant sa caractérisation.

Théâtre, roman, poème en prose, poème en vers, dialogue subtil ou fantasque, tout ce que je touchais, je le parais d’une beauté nouvelle ; à la vérité elle-même, j’accordais ce qui est faux non moins que ce qui est vrai comme étant son droit de cité, démontrant que le faux et le vrai ne sont que des formes d’existence intellectuelle. Je traitais l’art comme étant la réalité suprême et la vie comme un simple mode de fiction. J’éveillais l’imagination de mon siècle au point que cela créait autour de moi un mythe et une légende. Je résumais tous les systèmes en une phrase et l’existence en une épigramme. Avec tout cela, des choses différentes m’absorbaient. Je m’abandonnais à de longs moments d’une oisiveté stupide et voluptueuse. Je m’amusais à être un flâneur, un dandy, un homme à la mode. Je m’entourais d’êtres les plus insignifiants et d’esprits les plus mesquins. Je dilapidais mon génie et gâcher une éternelle jeunesse me causait une joie singulière. Las de planer sur les hauteurs, je plongeai délibérément dans les bas-fonds, à la recherche de sensations nouvelles. Ce que le paradoxe était pour moi dans la sphère de la pensée, la perversité le devenait dans la sphère de la passion. Le désir, à la fin, était une maladie, ou une folie, ou les deux à la fois. Je devenais indifférent à la vie des autres. Je prenais mon plaisir là où il me plaisait de le prendre et passais mon chemin. J’oubliais que chaque petit acte de la vie quotidienne fait ou défait le caractère et qu’en conséquence il faudra un jour crier sur les toits ce que l’on a fait en secret. Je cessai de régner sur moi-même. Je n’étais plus le maitre de mon âme et ne le savais point. Je te permis de me dominer et à ton père de m’effrayer. Je me laissai asservir par le plaisir. Je sombrai dans une horrible disgrâce. La seule chose qui à présent me reste, c’est l’humilité absolue, tout comme il n’y a plus pour toi que l’absolue humilité. Tu feras bien de t’agenouiller dans la poussière et de venir apprendre cette leçon avec moi. Voilà prés de deux ans que je suis en prison. Un farouche désespoir s’était élevé en moi. Je m’abandonnais à un chagrin dont le spectacle même était pitoyable, à une terrible et impuissante rage, à l’amertume et au mépris, à l’angoisse qui me faisait sangloter tout haut, à une détresse qui ne pouvait trouver de voix, à une douleur muette. J’ai subi tous les modes possibles de la souffrance. […] Mais tandis que je me réjouissais parfois à l’idée que mes souffrances seraient sans fin, je ne pouvais supporter qu’elles fussent dénuées de sens. Maintenant, quelque chose en moi me dit que rien au monde n’est dénué de sens, et la souffrance moins que toute chose. Ce qui est enfoui en mon être, comme un trésor dans un champ, c’est l’Humilité. C’est là tout ce qui me reste, et le meilleur : cette ultime découverte à laquelle je suis parvenu, le point de départ d’une évolution nouvelle. Issue de moi-même, je sais qu’elle est venue au moment opportun. Elle n’eût pu venir plus tôt ni plus tard. Si quelqu’un me l’avait annoncée, je l’eusse rejetée. Si on me l’avait apportée, je l’eusse refusée. Puisque c’est ma trouvaille, je veux la garder. Il le faut. C’est l’unique chose qui possède pour moi les éléments d’une vie, d’une vie nouvelle, une Vita Nuova. De toutes choses, c’est la plus étrange. On ne peut la donner à personne et personne ne peut vous la donner. On ne peut l’acquérir qu’en renonçant à tout ce que l’on a. Il faut avoir tout perdu pour savoir qu’on la possède.

Maintenant que j’ai compris qu’elle est en moi, je vois tout à fait clairement ce que je devrais faire, ce que, de fait, je dois faire. Et lorsque j’emploie une telle phrase, je n’ai pas besoin de dire que je ne fais allusion à aucune sanction, à aucun ordre extérieur. Je ne les admets point. Je suis bien plus individualiste que jamais. Rien ne me semble avoir la moindre valeur, sauf ce que l’on obtient de soi. Mon être cherche un nouveau mode de réalisation. C’est tout ce qui m’importe. Et la première chose à faire est de me libérer de tout sentiment d’amertume possible contre toi.

Je suis absolument sans ressources, absolument sans foyer. Il y a cependant de pires choses. Je suis tout à fait sincère lorsque je dis que plutôt que quitter cette prison avec une amertume au cœur contre toi, je mendierais volontiers mon pain de porte en porte. Si je ne reçois rien de la demeure du riche, j’obtiendrai quelque chose à la maison du pauvre. Ceux qui possèdent beaucoup sont souvent avides ; ceux qui ont peu partagent toujours. Il me serait bien égal de dormir, en été, dans l’herbe fraîche, et, quand viendrait l’hiver, de chercher refuge dans la tiédeur d’une meule de foin ou sous l’auvent de quelque grange, pourvu que j’aie l’amour dans mon cœur. Les choses extérieures de la vie me semblent désormais sans importance. Tu peux voir ainsi l’intense degré d’individualisme auquel je suis arrivé, ou plutôt j’arrive, car le voyage est long et « mon chemin semé d’épines ». […]

Et je n’aurai vraiment aucun mal à te pardonner. Mais, pour que ce soit un plaisir pour moi, il faut que tu le désires. Lorsque tu désireras vraiment mon pardon, tu le trouveras qui t’attend. Lorsqu’on a vraiment envie d’affection, on la trouve vous attendant. Ma tâche, je n’ai pas besoin de te le dire, ne s’arrête pas là. Elle serait alors relativement facile. Il y a devant moi bien plus de choses. J’ai des collines beaucoup plus abruptes à gravir, des vallées beaucoup plus sombres à traverser. Et je dois tirer tout cela de moi-même. Ni la religion, ni la morale, ni la raison ne peuvent m’être d’aucun secours. La morale ne m’aide en rien. Je suis un antinomiste. Je suis de ceux qui sont faits pour les exceptions, non pour les règles. Mais si je vois qu’il n’y a rien de mal dans ce que l’on fait, je vois qu’il y a quelque chose de mal dans ce que l’on devient. Il est bon de l’avoir appris. La religion ne m’aide en rien. […]

Bien des hommes, une fois libérés, emportent leur prison avec eux et la cachent dans leur cœur comme une honte secrète, puis, comme de pauvres créatures empoisonnées, finissent par se terrer dans un trou pour y mourir. Il est pitoyable qu’ils doivent en venir là et la société est injuste, terriblement injuste, de les y obliger. La société s’arroge le droit d’infliger à l’individu d’effroyables punitions, mais elle a aussi ce vice suprême d’être superficielle et ne se rend pas compte de ce qu’elle fait. Quand l’homme a purgé sa peine, elle l’abandonne à lui-même, c’est-à-dire au moment même où commence envers lui son devoir le plus haut. Elle a, en vérité, honte de ses actes et évite ceux qu’elle a punis comme on évite un créancier que l’on ne peut rembourser ou quelqu’un à qui l’on a causé un tort irréparable, irrémédiable. Quant à moi, si je me rends compte de ce que j’ai souffert, je puis exiger que la société comprenne ce qu’elle m’a infligé, de façon qu’il n’y ait amertume ou haine ni d’un coté ni de l’autre.

Je sais assurément qu’à un certain point de vue, les choses seront pour moi plus difficiles que pour les autres ; il en devra être ainsi à cause de la nature même de mon cas. Les malheureux voleurs et les hors-la-loi emprisonnés ici avec moi ont, à maints égards, plus de chance que moi. Le coin de cité grise ou de champ vert qui vit leur faute est petit. Pour trouver ceux qui ne sauront rien de ce qu’ils ont fait, ils n’auront besoin de parcourir que la distance que peut franchir un oiseau de crépuscule du matin à l’aurore. Mais, pour moi, le monde se rétrécit à un empan et, de quelque côté que je me tourne, mon nom est tracé sur les rocs en lettres de plomb. Car je suis venu non de l’obscurité pour entrer dans la notoriété momentanée du crime, mais d’une sorte d’éternité de gloire pour entrer dans une sorte d’éternité d’infamie, et il me semble parfois avoir démontré, s’il était besoin de le démontrer, qu’entre la célébrité et l’infamie il n’y a qu’un pas, et peut-être moins.

Cependant, dans le fait même que l’on me reconnaîtra où que j’aille et que l’on connaîtra ma vie, dans ses folies tout au moins, je puis discerner pour moi quelque chose de bénéfique. Cela m’imposera la nécessité de m’affirmer de nouveau en tant qu’artiste et dés que ce me sera possible. S’il m’est donné de produire encore une unique et belle œuvre d’art, je pourrai alors arracher à la méchanceté son venin, à la lâcheté ses sarcasmes, et couper à la racine la langue du mépris.

Si la vie est pour moi un problème — et elle l’est assurément —, je n’en suis pas moins un problème pour la vie. Les gens devront adopter une certaine attitude envers moi et prononcer ainsi un jugement et sur eux et sur moi. Je n’ai pas besoin de dire que je ne parle de personne en particulier. Les seuls êtres parmi lesquels j’aimerais me trouver désormais sont les artistes et les créatures qui ont souffert : ceux qui savent ce qu’est la beauté et ceux qui savent ce qu’est la douleur. Personne d’autre ne m’intéresse. Je n’exige rien non plus de la vie. Dans tout ce que j’ai dit, je me soucie simplement de mon attitude mentale envers la vie dans son ensemble. J’ai le sentiment que n’être pas honteux d’avoir été puni est l’un des premiers résultats qu’il me faudra atteindre et pour ma propre perfection et parce que je suis si imparfait. […]

Puis il me faudra apprendre à être heureux. Je le savais jadis, ou croyais le savoir par instinct. Jadis, c’était toujours le printemps dans mon cœur. J’étais, par nature, apparenté à la joie. Jusqu’au bord, j’emplissais ma vie de plaisir comme on pourrait emplir jusqu’au bord une coupe de vin. J’envisage maintenant la vie sous un angle absolument nouveau, et même concevoir le bonheur m’est souvent extrêmement difficile. […]

Lorsque j’étais à la prison de Wandsworth, j’aspirais à la mort. C’était mon seul désir. Quand je fus transféré ici, et que, après deux mois passés à l’infirmerie, je constatai que ma santé physique s’améliorait, je fus pris de fureur. Je décidai de me suicider le jour même de ma sortie de prison. Au bout d’un certain temps, ces funestes dispositions disparurent et je résolus de vivre, mais de me revêtir de mélancolie comme un roi se revêt de pourpre, de ne plus jamais sourire, de transformer en maison de deuil toute demeure dont je franchirais le seuil, d’obliger mes amis à régler lentement leur pas sur ma tristesse, de leur apprendre que la mélancolie est le vrai secret de la vie, de les affliger d’une douleur étrangère, de les accabler de ma propre peine. Mes sentiments sont maintenant absolument différents. […] Il me faut apprendre à être gai et heureux. Lors des deux dernières occasions où l’on m’autorisera à recevoir ici mes amis, je m’efforçai d’être aussi gai que possible et de montrer ma gaieté pour compenser un peu la peine qu’ils avaient prise en faisant tout le trajet de Londres pour venir me voir. Ce n’est là, je le sais, qu’une compensation bien légère, mais c’est ce qui, j’en suis certain, leur fait le plus de plaisir. Il y a samedi huit jours, je vis Robbie pendant une heure et m’efforçai de donner la plus complète expression à la joie que me causait vraiment sa venue. Et la preuve que j’ai tout à fait raison dans les vues et les idées que j’expose ici pour moi-même m’est donnée par le fait que, pour la première fois depuis ma détention, j’ai maintenant un vrai désir de vivre.

J’ai devant moi tant à faire que je regarderais comme une affreuse tragédie de mourir avant d’avoir pu en réaliser au moins une petite part. Je vois dans l’art et dans la vie des développements inattendus, chacun d’eux offrant un nouveau moyen de perfection. J’aspire à vivre pour pouvoir explorer de qui est pour moi rien moins qu’un nouvel univers. Veux-tu savoir ce qu’est ce nouvel univers ? Je crois que tu peux le deviner. C’est celui dans lequel je vis.

La douleur et tout ce qu’elle enseigne est mon nouvel univers. J’avais accoutumé de vivre entièrement pour le plaisir. Je fuyais toutes les sortes de souffrance et de peine. Je les haïssais toutes deux. J’avais résolu de les ignorer dans toute la mesure du possible, c’est-à-dire de les traiter comme des genres d’imperfection. Elles étaient exclues de mon système de vie. Elles n’avaient aucune place dans ma philosophie. […] Mais c’est la part qui m’a été faite et, au cours de ces derniers mois, au prix de difficultés et de luttes terribles, j’ai été à même de comprendre certaines des leçons cachées au cœur de la douleur. Des ecclésiastiques et des gens qui usent de phrases sans sagesse parlent parfois de la souffrance comme d’un mystère. C’est, en vérité, une révélation. Elle permet de discerner ce qu’on n’avait jamais perçu encore et d’aborder l’histoire sous un angle différent. Ce que l’on a pressenti confusément, par instinct, en matière d’art est intellectuellement et émotionnellement conçu avec une parfaite clarté de vision et une intensité de compréhension absolue. Je vois maintenant que la douleur, étant l’émotion suprême dont l’homme soit capable, est à la fois le type et la pierre de touche de tout grand art. Ce que recherche toujours l’artiste est le mode d’existence où l’âme et le corps soient un et indivisibles, où l’extérieur soit l’expression de l’intérieur, où la forme se révèle. […] Derrière la joie et le rire, il peut y avoir un caractère grossier, dur, insensible. Mais derrière la douleur, il y a toujours la douleur. A l’encontre du plaisir, la douleur ne porte point de masque. La vérité en art ne comporte aucune correspondance entre l’idée essentielle et l’existence accidentelle elle n’est pas la ressemblance de la forme avec l’ombre, ni de la forme reflétée dans le cristal avec la forme elle-même ; elle n’est pas l’écho que renvoie le creux d’une colline, pas plus qu’elle n’est, dans la vallée, un puits d’eau argentée qui montre la lune à la lune et Narcisse à Narcisse. La vérité en art est l’unité d’une chose avec elle-même, l’extérieur rendu expressif de l’intérieur, l’âme s’étant incarnée et le corps spiritualisé. Pour cette raison, il n’y a pas de vérité comparable à la douleur. La douleur me semble être parfois l’unique vérité. Les autres choses peuvent être des illusions de l’œil ou de l’appétit, faites pour aveugler l’un et rassasier l’autre, mais c’est de la douleur que les mondes ont été construits et, à la naissance d’un enfant ou d’une étoile, préside la douleur. Plus encore, il y a dans la douleur une réalité intense, extraordinaire. J’ai dit de moi que j’étais en rapport symbolique avec l’art et la culture de mon époque. Il n’est pas un seul misérable dans ce misérable lieu qui ne soit en rapport symbolique avec le secret même de la vie. Car le secret de la vie est la souffrance. C’est ce qui se cache derrière toute chose. Quand nous commençons à vivre, ce qui est doux est pour nous si doux et ce qui est amer si amer que nous dirigeons inévitablement tous nos désirs vers les plaisirs et aspirons non seulement à « nous nourrir de miel pendant un mois ou deux », mais à ne goûter d’autre nourriture de toute notre vie, ignorant que nous pourrions ainsi affamer notre âme. […]

Le régime de la prison est absolument inique. Je donnerais n’importe quoi pour être à même de le changer lorsque j’en sortirai. J’ai l’intention de le tenter. Mais il n’est rien au monde de si défectueux que l’esprit d’humanité — l’esprit de l’amour, l’esprit du Christ, celui qui n’est pas dans les églises — ne puisse, sinon redresser, rendre du moins supportable sans trop d’amertume. Je sais aussi qu’au-dehors m’attendent beaucoup de choses délicieuses, de ce que François d’Assise appelle « mon frère le vent et ma sœur la pluie » — deux choses charmantes —, aux vitrines des magasins et aux couchers de soleil des grandes villes. Si je faisais une liste de tout ce qui me reste encore, je ne sais où je m’arrêterais, car, en vérité, Dieu a fait le monde pour moi autant que pour quiconque. Peut-être pourrais-je sortir d’ici avec quelque chose que je ne possédais pas auparavant. Je n’ai pas besoin de te dire que, pour moi, la réforme en matière de morale est aussi dénuée de sens et vulgaire que la réforme en matière de théologie. Mais tandis que se proposer de devenir meilleur n’est qu’un cliché peu scientifique, être devenu un homme plus profond est le privilège de ceux qui ont souffert. Et c’est ce que je crois être devenu. Tu pourras en juger par toi-même.

Si, lorsque je serai libre, un de mes amis donne un banquet et ne m’y invite pas, cela me sera absolument égal. Je puis être parfaitement heureux tout seul. Avec la liberté, des fleurs, des livres et la lune, qui ne serait parfaitement heureux ? De plus, les fêtes ne sont plus rien pour moi. J’en ai beaucoup trop donné pour y prendre encore intérêt. Ce côté de la vie a pris fin pour moi, fort heureusement, j’ose le dire. Mais si, lorsque je serai libre, un de mes amis était affligé et se refusait à me laisser partager son malheur, j’en éprouverais la plus grande amertume. S’il me fermait la porte de sa maison endeuillée, je ne cesserais de revenir l’implorer de me laisser entrer pour prendre la part de ce qui me revient dans sa peine. S’il me croyait indigne de pleurer avec lui, ce serait pour moi l’humiliation la plus poignante, la disgrâce la plus terrible qui puisse m’être infligée. Mais cela ne saurait être. J’ai le droit de prendre part à la douleur. Et celui qui peut contempler la beauté du monde, prendre part à sa douleur et concevoir la merveille de l’un et de l’autre, entre en contact immédiat avec les choses divines et est plus prés du secret de Dieu qu’il puisse être donné à une créature humaine. Peut-être entrera-t-il également dans mon art, non moins que dans ma vie, un élément plus profond encore, une plus grande unité dans la passion et plus d’élan dans l’impulsion. Ce n’est pas l’ampleur, mais l’intensité qui est le véritable but de l’art moderne. En art, nous ne nous soucions plus du type, c’est à l’exception que nous avons affaire. Je ne puis, ai-je besoin de le dire, donner à mes souffrances aucune des formes qu’elles ont prises. L’art ne commence que là où finit l’imitation. Mais quelque chose pénétrera dans mon œuvre, un plus grand bonheur de mots, peut-être, ou des cadences plus riches, ou de plus curieux effets, ou un ordre architectural plus simple, ou, tout au moins, quelque qualité artistique. […]

Derrière la douleur, ai-je dit, il y a toujours la douleur. Il serait plus sage de dire que, derrière la douleur, il y a toujours une âme. Tout le printemps peut être caché dans un simple bourgeon et, au ras du sol, le nid de l’alouette peut contenir la joie qui annoncera la venue de maintes aubes vermeilles. Peut être est-ce ainsi que ce qui peut me rester de la beauté de la vie est contenu dans quelque moment de soumission et d’humilité. Je puis, en tout cas, suivre simplement la voie de mon propre développement et, en acceptant tout ce qui m’est arrivé, m’en rendre digne.

On disait de moi que j’étais trop individualiste. Je dois maintenant l’être plus que jamais. Il me faut tirer de moi-même beaucoup plus que jamais et demander au monde moins que jamais. En vérité, ma ruine est venue non d’un excès, mais d’un manque d’individualisme. La seule action honteuse, impardonnable et à jamais méprisable de ma vie fut de me laisser aller à faire appel à l’aide et à la protection de la société contre ton père. Du point de vue individualiste, un tel appel eût été assez regrettable, mais quelle excuse invoquer pour l’avoir fait contre un tel être ? Naturellement, ayant déclenché les forces de la société, celle-ci s’est dressée contre moi, disant : « As-tu vécu pendant tout ce temps en défiant nos lois et en appelles-tu maintenant à ces lois pour te protéger ? Ces lois te seront strictement appliquées. Tu te soumettras aux lois que tu as invoquées. »
Le résultat est que je suis en prison. Et je souffris amèrement de l’ironie et de l’ignominie de ma situation lorsque au cours de mes trois procès, inaugurés par le tribunal de police, je vis ton père s’y agiter (sans préjudice de ses menées à l’extérieur) pour attirer l’attention du public, comme s’il était possible de ne pas remarquer son allure de palefrenier, ses jambes arquées, ses mains crispées, sa lèvre inférieure pendante, son rictus niais et bestial. Même lorsqu’il était sorti ou hors de ma vue, je sentais sa présence, et les sinistres murs de la grande salle du tribunal et l’air lui-même me paraissaient surchargés de masques de cette face simiesque. Aucun homme ne tomba certainement d’aussi ignoble façon que moi et par d’aussi ignobles instruments. Je dis dans un passage de Dorian Gray qu’« un homme ne saurait être trop prudent dans le choix de ses ennemis ». Je n’imaginais guère que c’était un paria qui en ferait de moi un autre.(…) Si tout va bien pour moi, je serai libéré vers la fin de mai et j’espère partir aussitôt pour l’étranger, dans quelque petit village au bord de la mer, avec Robbie et More Adey. Comme le dit Euripide dans l’une de ses pièces sur Iphigénie, la mer lave les blessures et les impuretés du monde. J’ai toujours été de ceux pour qui le monde visible existe. Cependant, j’ai maintenant conscience que derrière toute cette beauté, si satisfaisante qu’elle puisse être, il y a quelque esprit caché dont les formes peintes ne sont que des modes de manifestation, et c’est avec cet esprit que je désire me mettre en harmonie.
Je suis las des propos débités sur les hommes et sur les choses. La Mystique dans l’Art, la Mystique dans la Vie, la Mystique dans la Nature, voilà ce que je cherche, et c’est dans les grandes symphonies musicales, dans l’initiation à la tristesse, dans les profondeurs de la mer, que je puis le trouver. Il m’est absolument nécessaire de le découvrir quelque part. Chaque fois que l’on passe en jugement, c’est le procès de notre vie entière, de même que toutes les sentences sont des sentences de mort. Et j’ai été jugé par trois fois. La première fois, je quittai le banc des accusés pour être arrêté, la deuxième fois pour être ramené à la maison de détention, la troisième fois pour une incarcération de deux ans. Telle que nous l’avons constituée, la société n’aura pas de place pour moi, mais la Nature, dont les douces pluies tombent sur le juste comme sur l’injuste, m’offrira, dans ses rochers, des anfractuosités où je pourrai me cacher et des vallées secrètes dans le silence desquelles je pourrai pleurer en paix. Elle tendra la nuit d’étoiles pour que je puisse marcher sans trébucher dans les ténèbres et enverra le vent sur mes empreintes pour que personne ne puisse me traquer ni me blesser. Elle me lavera dans ses grandes eaux et, avec des herbes amères, me rendra la santé. […]

Pour toi, je n’ai plus que cette dernière chose à te dire. Ne crains pas le passé. Si l’on te dit qu’il est irrévocable, n’en crois rien. Le passé, le présent et l’avenir ne sont qu’un instant au regard de Dieu, sous les yeux de qui nous devrions essayer de vivre. Le temps et l’espace, la succession et l’extension ne sont que des conditions accidentelles de la pensée. L’imagination peut les transcender et se mouvoir dans une sphère libre peuplée d’existences idéales. Les choses, elles aussi, sont dans leur essence ce que nous choisissons de les faire. Une chose existe selon l’aspect sous lequel nous la considérons. « Là où les autres, dit Blake, ne voient que l’aurore franchissant la colline, je vois les fils de Dieu poussant des cris de joie. » Ce qui, pour le monde et pour moi, semblait devoir être mon avenir, je l’ai perdu irrémédiablement quand je me suis laissé pousser à intenter une action contre ton père. En réalité, je l’avais, j’ose le dire, perdu depuis longtemps avant cela. Ce que j’ai devant moi, c’est mon passé. Il me faut arriver à le voir avec des yeux différents, à le faire voir au monde avec des yeux différents, à le faire voir à Dieu avec des yeux différents. Je n’y pourrais parvenir en l’ignorant, ni en le méprisant, ni en le glorifiant ni en le niant. Je n’y réussirai complètement qu’en l’acceptant comme une phase inévitable de l’évolution de ma vie et de mon caractère, en courbant la tête devant tout ce que j’ai souffert. À quel point je suis loin de la vraie trempe de l’âme, cette lettre, par son humeur changeante et indécise, son mépris et son amertume, ses aspirations et son impuissance à les réaliser, te le montrera clairement. Mais n’oublie pas l’effroyable école où je suis assis devant ma tâche. Et si incomplet, si imparfait que je sois, il se peut que tu aies encore beaucoup à gagner grâce à moi.
Tu es venu à moi pour apprendre le plaisir de la vie et le plaisir de l’art. Peut-être suis-je choisi par le destin pour t’enseigner quelque chose de bien plus merveilleux : le sens de la douleur et sa beauté.

Ton ami affectionné, Oscar WILDE.

 

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