2

min

Il est à désirer que les artistes eux-mêmes (comme en province et dans toutes les nations voisines) prennent l’initiative de leur propre direction.

Peintre et artiste de renom, Gustave Courbet n’était pas homme à courir après les honneurs. Aussi, lorsqu’il est nommé par ses pairs élu de la Commune, c’est son sens du devoir qui le pousse à accepter cette tâche. Au premier jour de La Commune, celui qui en deviendra l’un des chefs de file, adresse ce courrier imprégné de ses convictions et de son tempérament subversif, pour l’autonomie de la création et de l’esprit artistique.

A-A+

Paris, 18 mars 1871

Mes Chers confrères,

Vous m’avez fait l’honneur en assemblée de me nommer votre président ; je viens vous convoquer au nom du comité qui m’a été adjoint, pour vous rendre compte de notre surveillance et de nos travaux. Nous profiterons de cette convocation pour vous soumettre aussi les différents aperçus que nous a suggérés l’exercice de nos fonctions, en vous proposant une nouvelle réorganisation des Beaux-Arts, pour favoriser l’exposition et l’intérêt de l’art et des artistes.

Les régimes précédents qui gouvernaient la France, en protégeant l’art, ne laissaient que le détruire et lui enlever sa spontanéité. Cette féodalité, relevant d’un gouvernement despotique et discrétionnaire, ne produisait que de l’art aristocratique et théocratique, juste l’opposé des tendances modernes, de nos besoins, de notre indépendance morale et physique. Aujourd’hui que la démocratique doit présider à toute chose, il serait illogique que l’art, qui donne au monde l’initiative, restât en retard dans la révolution qui s’opère en France à cette heure.

Pour arriver à ce but, nous délibérerons en assemblée d’artistes sur les plans, projets et idées qui nous seront soumis pour atteindre la nouvelle réorganisation de l’art et de ses intérêts matériels.

Il s’est avéré que le gouvernement ne doit avoir aucune initiative dans les affaires publiques, car il ne peut avoir en lui le génie d’une nation ; par conséquent, toute protection devient nuisible. Les académies, l’Institut ne voulant relever que du talent conventionnel et banal, afin de pouvoir être jugées par ceux qui les constituent, sont forcément opposés systématiquement à toutes productions nouvelles de l’esprit d’une nation et à l’exaltation d’une tradition et d’une science stériles.

Voyez plutôt le déplorable exemple de l’École des beaux-arts, patronnée et subventionnée par le gouvernement.

Cette école, tout en dévoyant la jeunesse, nous privent de l’art français qui avait de si beau antécédents, en faveur spécialement de l’art italien emphatique et religieux, qui est contraire au génie de notre génie de notre nation.

Ces conditions ne peuvent que perpétuer l’école de l’art pour l’art et des productions stériles sans nature et sans conviction, nous privant même de notre histoire et de notre génie propre sans dédommagement.

Or pour statuer des bases plus rationnelles et plus appropriés à nos intérêts communs, pour abolir les privilèges, les fausses distinctions, qui établissent parmi nous des supériorités pernicieuses et illusoires, il est à désirer que les artistes eux-mêmes (comme en province et dans toutes les nations voisines) prennent l’initiative de leur propre direction.

Qu’ils déterminent leur mode d’exposition ; qu’ils nomment un comité ; qu’ils obtiennent un monument pour l’exposition prochaine. Elle pourrait être fixé au 15 mai prochain, car il est urgent que tout Français aide à relever immédiatement le pays de ce cataclysme immense.

Il est inadmissible que chaque artiste n’ait pas chez lui une ou deux œuvre qui n’aient pas encore paru en public. Du reste nous ferons appel aux artistes étrangers. Nous excluons, bien entendu, les artistes allemands, quoique ce soit contre nos principes de décentralisation et de fraternité ; mais les Allemands après avoir participé aux achats, aux commandes de la France depuis tant de temps et sans réciprocité, nous forcent, par leur traîtrise et leur espionnage, d’agir ainsi pour le moment.

Le lieu de la réunion sera indiqué aussitôt que possible, ainsi que les propositions à soumettre aux artistes.

Salut et fraternité.

G. Courbet

( Texte : Correspondance de Courbet, Flammarion, 1996 ; Image : Portrait de Gustave Courbet par Nadar, Wikipédia Commons )
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :