Lettre du Marquis de Sade à Mademoiselle Colet

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Daignez m'accorder mon pardon. Je me jette à vos pieds pour l'obtenir.

Avant d’obtenir sa réputation sulfureuse, avec sa Justine ou les Infortunes de la Vertu en 1791, le Marquis de Sade semblait esclave de ses sentiments : dans cette lettre à une actrice rencontrée plus tôt dans la journée, à qui il a déjà envoyé une lettre une heure auparavant, il se repent auprès d’elle, en se confondant en larmoiements et pardons. Un témoignage à mille lieux du « sadisme » qui fera la notoriété de l’écrivain.

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Mardi 16 juillet 1764

A Mademoiselle Colet, Actrice des Italiens.

Ah, Dieux ! que ne puis-je à vos pieds tout à l’heure, Mademoiselle, réparer l’outrage dont vous m’accusez ! Moi, capable de vous offenser ! Ah, puissé-je mille fois mourir plutôt ! Que je suis malheureux de m’être trop livré, dans cette lettre que vous me reprochez, à toute la violence de ma passion ! J’en réprimerai le langage, je le puis, mais l’étouffer n’est plus en moi. Je n’en suis plus le maître. Il faudrait que je cessasse de vivre pour cesser de vous aimer. Je conviens que je n’ai pas le bonheur de vous connaître particulièrement, mais la réputation de vertu, d’honnêteté dont vous jouissez est plus que tout, croyez-moi, ce qui m’a décidé à vous offrir mon coeur, ne vous connaissant que d’après cette excellente réputation que le public vous donne et que vous méritez si bien. Comment pouvez-vous soupçonner que j’aie voulu vous déplaire ou vous offenser par ma lettre d’hier ? Ah, Dieux ! vous l’avez cru ! Je suis le plus malheureux de tous les hommes.
Daignez m’accorder mon pardon. Je me jette à vos pieds pour l’obtenir. Rendez plus de justice à ma façon de penser, à mes sentiments ; ils sont plus délicats que vous ne croyez. Puissiez-vous en être convaincue. Laissez-moi mourir à vos genoux, laissez-moi expier la faute que l’amour m’a fait commettre, mais finissez par me rendre justice ; je vous la demande les larmes aux yeux. Témoin de l’état affreux dans lequel vous me réduisez, votre coeur tendre et vertueux me pardonnerait peut-être. Ah ! que je serais heureux si je pouvais l’intéresser un moment ! Non, il ne m’est plus possible de cesser de vous aimer. Je sens que mon amour devient le principe de ma vie et qu’elle n’est plus soutenue que par lui. Avez-vous cru que j’offrais ma fortune pour acheter des faveurs ? Délicate et sensible comme vous l’êtes, que vous aviez raison de me haïr, si c’eût été à ce prix que je voulusse les obtenir ! Mes larmes, mes soupirs, ma constance, mon obéissance, mon repentir et mon respect, voilà le prix d’un coeur tel que le vôtre, de ce coeur qui peut seul faire le bonheur de ma vie.
Si vous me permettez de vous connaître mieux, vous verrez que jamais ma conduite ne démentira ce que je vous promets aujourd’hui. Mettez-moi à même de vous le prouver. Je vous en supplie, Mademoiselle, et permettez-moi, je vous conjure, d’aller chez vous expier ma faute à vos genoux. C’est la seule grâce que je vous demande ; et tout indigne que j’en suis, je vous la demande avec les plus vives instances. Depuis que je vous ai vue, je n’ai pas eu un instant de tranquillité ; un mot de votre bouche peut me la rendre. La droiture et la sincérité de mes sentiments ne me permettent pas d’être caché ; je vous envoie mon nom et mon adresse. J’attends demain votre réponse. Si à dix heures du matin je ne l’ai pas reçue par la petite poste, j’imaginerai que vous ne voulez la [lui] confier, et à midi mon laquais sera chez vous pour la prendre.
Adieu, Mademoiselle ; voilà une bien longue lettre, mais pouvais-je trop me justifier ? Je ne le serai jamais assez devant vous. La crainte d’avoir offensé ce que l’on aime est le plus déchirant des maux.

( Gilbert Lely, Vie du marquis de Sade, Mercure de France, 2004 ) - (Source image : Marquis de Sade, Greek Wikepia, 1760, © Wikimedia Commons)
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