Lettre d’un Officier à sa femme

3

min

L'armistice est signé.

Le 11 novembre 1918, la première guerre mondiale, surnommée « la Grande Guerre », prenait fin, et avec elle la plus grande boucherie de l’histoire de l’humanité jusqu’alors. Quand sonne le glas de l’armistice, c’est alors une libération pour ces hommes qui n’ont pas vu leurs proches depuis plusieurs années : scènes de  foules en liesse, fête dans toutes les villes de France… Et rien ne vaut, pour en témoigner, que cette lettre d’un poilu à son épouse, lui décrivant la joie qui gagne ses camarades et l’atmosphère de fête et soulagement dans les villages qu’il traverse.

A-A+

11 novembre 1918

Ma chérie,

Que n’ai-je été aujourd’hui près de toi, avec nos chers enfants ?

C’est dans un petit village breton, Saint-Vincent, que j’ai vu le visage de la France en joie. J’étais parti de Nantes à 9 heures. On y disait que l’armistice était signé. Mais depuis trois jours ce bruit courait sans cesse, et sans cesse il était affirmé plus certainement ; et les cloches restaient muettes, il fallait attendre une confirmation officielle. Aussi la ville, ce matin, avait-elle repris son calme, les drapeaux seulement flottaient plus nombreux, et les illuminations préparées pour la veille au soir se résignaient à attendre encore douze heures.

10 heures : Savenay est calme et pourtant plusieurs initiés savent déjà la nouvelle. 10 h 30 : Pontchâteau est calme. C’est jour de marché, il y a un semblant de foule autour de la mairie, mais c’est pour l’audience de la justice de paix. Saint-Gildas-des-Bois, après Drefféac, Fégréac et Saint-Nicolas sont calmes.

11 h 30 : Redon. Une grande animation, mais c’est la foire, la foire châtaignonne : on achète, on vend, des châtaignes et des cochons. Des drapeaux, mais pas de bruit : midi sonne, l’Angélus, trois tintements triples, le branle, le branle de chaque jour.

Il faut attendre. Mais qu’attend-on ? Pourquoi attend-on ? Impossible de croire sans arrière-pensée aux retards du courrier qui est parti pour Spa, aux suggestions d’une prorogation de délai. La route de Malestroit, la traversée du vallon inondé et encore embrumé malgré le sommeil qui brille depuis deux heures. Des villages sales, humbles et tranquilles, la lande, de vieux moulins. A quoi pensons-nous tous ? Au paysage mélancolique et charmant, à la guerre, à la paix ? Nous passons sans y prendre garde la route à gauche qu’il nous faut prendre, et nous voici dans un village. A droite la mairie, pavoisée, au fond l’église pavoisée, mais dans le halètement du moteur qui s’arrête… les cloches, les cloches à toute volée et, sortant de l’église, une troupe d’enfants : soixante, peut-être cent petits enfants de France, la classe 30 de Saint-Vincent, en Morbihan, drapeaux en tête, avec le curé en serre-file qui les pousse et les excite, et les gens qui font des grands gestes. Vite hors de la voiture, et les hommes et les femmes qui sont les plus près se précipitent vers nous. Il n’est besoin d’aucune explication. Seulement un homme et des femmes nous disent en pleurant qu’ils sont des réfugiés de Ram… Ils n’ont qu’un mot : « Ah ! les cochons ! » Mais nous les comprenons. Ils revoient leur pays détruit, ils repensent à leur martyre de trois ans et plus, à leur exil, à leur retour.

Accolade au curé dont la main tremblante tient la dépêche jaune : « L’armistice est signé. Les hostilités cessent aujourd’hui à 11 heures. Je compte sur vous pour faire sonner les cloches. » Poignées de main au maire, M. de Piogé, à un autre notable dont la femme, morte récemment, a donné cette cloche qui sonne si joyeusement. Nos alliés sont acclamés ; on crie : « Vive la France et vive l’Amérique ! Vive Foch, vive Joffre ! » On remercie Dieu et le poilu ; et le curé montre son grand drapeau du Sacré-Cœur qui flotte triomphant sur le parvis de son église. Chacun pense à ceux des siens dont le sacrifice a gagné cette heure. Les larmes coulent sans qu’on cherche à les cacher, mais les visages rient : le visage de la France est joyeux.

Je voudrais voler vers toi, les enfants, ta mère et tous. Je pense à Jules dont j’ai reçu hier soir une carte. Je pense à François et à tes frères qui sont sains et saufs. Et je me réjouis, puisque je n’étais pas auprès de toi en ce moment unique, d’avoir du moins vécu cette heure dans un petit village breton, simple, sincère, humble, plutôt que dans une ville en délire.

Et maintenant, partout, les cloches nous accompagnent. A Saint-Jacut, où nous sommes admirablement reçus par M. et Mme de Verchère, leurs filles et leurs petits-enfants. Mais que dire à cette jeune veuve dont le mari, mort à Salonique, n’a pas connu le petit garçon, l’espoir de la maison ?

Allaire : les cloches encore – et tous ces gens qui reviennent de la foire de Redon avec leurs voitures pavoisées de drapeaux français et américains.

Redon, c’est déjà la foule, la joie la plus bruyante.

Avessac : les cloches encore. Nous sablons le champagne à La Châtaigneraie.

Plessé : les cloches, toujours, et le tambour, et déjà des illuminations – et puis le grand calme de la forêt du Gâvre, puis le village du Gâvre, illuminé et silencieux. Blain, plus tumultueux, l’église se remplit.

Bouvron, c’est tout pareil, et Savenay : tous les Alliés dans les rues ; la gare enfin où je t’écris. Un train militaire part. Des soldats américains s’en vont vers le front. Mais quels cris de joie ! « Finische » la Guerre.

Il y en a un qui veut absolument m’embrasser en anglais. Il est un peu ivre.

[Bord de page déchiré]… où tu ne seras pas hélas. Mais il m’est impossible d’aller à Saint-Brévin ce soir ; et c’est de loin que je t’embrasse… [Bord de page déchiré, signature disparue].

( Paroles de poilus - Lettres et carnets du front 1914-1918, Jean-Pierre Guéno, Ed. Librio, 2013 ; Image : gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France )
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

les articles similaires :