Lettre grivoise de Gustave Flaubert à Louis Bouilhet

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On avoue sa sodomie et on en parle à table d’hôte.

Après des études de droit inutiles, et avant de s’enfermer à Croisset pour devenir le premier martyr de la littérature, Flaubert part en Orient avec son ami Maxime du Camp. Voyage initiatique et décisif, il en reviendra transformé. La fréquentation des lupanars orientaux, où il copule avec des corps indistinctement féminins et masculins, donne lieu à cette lettre sidérante et troublante à son ami resté en Normandie.

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[Le] Caire, 15 janvier 1850.

Ce matin à midi, cher et pauvre vieux, j’ai reçu ta bonne et longue lettre tant désirée. — Elle m’a remué jusqu’aux entrailles. J’ai mouillé. Comme je pense à toi, va ! inestimable bougre ! combien de fois par jour je t’évoque, et que je te regrette ! Si tu trouves que je te manque, tu me manques aussi.[…]

Nous n’avons pas encore vu de danseuses. Elles sont toutes en Haute-Egypte, exilées. Les beaux bordels n’existent plus non plus au Caire. La partie que nous devions faire sur le Nil, la dernière fois que je t’ai écrit, a raté. Du reste, il n’y a rien de perdu. Mais nous avons eu les danseurs. Oh ! Oh ! Oh[…]

Puisque nous causons de bardaches, voici ce que j’en sais. Ici c’est très bien porté. On avoue sa sodomie et on en parle à table d’hôte.  Quelquefois on nie un petit peu, tout le monde alors vous engueule et cela finit par s’avouer. Voyageant pour notre instruction et chargés d’une mission par le gouvernement, nous avons regardé comme de notre devoir de nous livrer à ce mode d’éjaculation. L’occasion ne s’en est pas encore présentée, nous la cherchons pourtant. C’est aux bains que cela se pratique. On retient le bain pour soi [5 francs], y compris les masseurs, la pipe, le café, le linge et on enfile son gamin dans une des salles. — Tu sauras du reste que tous les garçons de bain sont bardaches. Les derniers masseurs, ceux qui viennent vous frotter quand tout est fini, sont ordinairement de jeunes garçons assez gentils. Nous en avisâmes un dans un établissement tout proche de chez nous. Je fis retenir le baing pour moi seul. J’y allai. Le drôle était absent ce jour-là ! — J’étais seul au fond de l’étuve, regardant le jour tomber par les grosses lentilles de verre qui sont au dôme ; l’eau chaude coulait partout : étendu comme un veau je pensais à un tas de choses et mes pores tranquillement se dilataient tous. C’est très voluptueux et d’une mélancolie douce que de prendre un bain sans personne, perdu dans ces salles obscures où le moindre bruit retentit comme un bruit de canon, tandis que les kellaks nus s’appellent entre eux et qu’ils vous manient et vous retournent comme des embaumeurs qui vous disposeraient pour le tombeau. Ce jour-là (avant-hier lundi) mon kellak me frottait doucement, lorsqu’étant arrivé aux parties nobles, il a retroussé mes boules d’amour pour me les nettoyer, puis continuant à me frotter la poitrine de la main gauche, il s’est mis de la droite à tirer sur mon vi et, le polluant par un mouvement de traction, s’est alors penché sur mon épaule en me répétant : batchis, batchis (ce qui veut dire : pourboire, pourboire). C’était un homme d’une cinquantaine d’années, ignoble et dégoûtant. Vois-tu l’effet, et le mot batchis, batchis. Je l’ai un peu repoussé en disant làh, làh = non, non. Il a cru que j’étais fâché et a pris une mine piteuse. Alors je lui ai donné quelques petites tapes sur l’épaule en répétant d’un ton plus doux : làh, làh. Il s’est mis à sourire d’un sourire qui voulait dire : « Allons ! tu es un cochon tout de même, mais aujourd’hui c’est une idée que tu as de ne pas vouloir. » Quant à moi, j’en ai ri tout haut comme un vieux roquentin. — La voûte de la piscine en a résonné dans l’ombre. Mais le plus beau, c’était ensuite quand dans mon cabinet, enveloppé de linges et fumant le narguileh pendant qu’on me séchait, je criais de temps à autre à mon drogman resté dans la salle d’entrée :  « Joseph, le gamin que nous avons vu l’autre jour n’est pas encore rentré ? — Non, Monsieur. — Ah sacré nom de Dieu ! »  et là-dessus le monologue de l’homme vexé.

J’ai vu il y a huit jours un singe dans la rue se précipiter sur un âne et vouloir le branler de force. L’âne gueulait et foutait des ruades, le maître du singe criait, le singe grinçait. À part deux ou trois enfants qui riaient et moi que ça amusait beaucoup, personne n’y faisait guère attention. Comme je racontais ce fait-là à M. Belin, le chancelier du consulat, il m’a dit, lui, avoir vu une autruche vouloir violer un âne.

Max[ime] s’est fait polluer l’autre jour dans des quartiers déserts sous des décombres et a beaucoup joui. Assez de lubricités.

En ce moment j’ai l’aperception de toi en chemise auprès de ton feu, ayant trop chaud, et contemplant ton vi. À propos, écris donc cul avec un L et non cu. Ça m’a choqué.

Adieu, je t’embrasse et suis plus que jamais maréchal de Richelieu, juste-au-corps bleu, mousquetaire gris, régence et cardinal Dubois, sacrebleu.

À toi, mon solide.

Ton vieux.

( Gustave Flaubert Correspondance Tome I, Bibliothèque de la Pleiade, 1980 ; Image : Wikipédia Commons )
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