Lettre issue d’un roman de Georges Courteline

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La régénération de l’homme par la gymnastique.

L’un des résidents de la rue Lepic fut le dramaturge français qui donna son nom au prix fondé en 1930 récompensant l’humour cinématographique : Georges Courteline (25 juin 1858 – 25 juin 1929). Il y emménagea après avoir habité rue d’Orchampt et ce fut entre ces murs qu’en 1891 l’écrivain se lança dans le théâtre. Courteline se calque alors sur un quotidien qui lui va bien, lui, l’inventeur du « conomètre » : tous les jours à heure fixe, il se rend à l’Auberge du clou afin d’observer la bêtise humaine, la sobre comme l’alcoolisée.

C’est également au 89 rue Lepic qu’il plonge sa créativité dans un registre qu’on lui connaît bien : le ridicule. Plusieurs œuvres en ressortiront dont la plus connue en 1893, Messieurs les ronds-de-cuir. L’auteur y dépeint une société de services dans laquelle l’enfermement administratif exacerbera les tars des personnages. La lettre qui suit est extraite de l’ouvrage et dévoile bien l’humour de son auteur.

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[1891-1892]

Monsieur et cher Collègue,

J’ai l’honneur de vous faire savoir que dans la journée d’hier, votre employé, M. Letondu, a, de son pied lancé avec violence, fendu la porte de son bureau, faisant voler en éclats, du même coup, la large vitre dépolie qui formait la partie supérieure de cette porte. En outre, M. Letondu, dont l’esprit d’état anormal paraît loin de s’améliorer, manifeste depuis quelque temps une prédilection marquée pour les exercices du corps. Il a apporté des fleurets et durant des heures entières il boutonne les murs de sa pièce dont le papier n’est plus que loques et lambeaux. Il fait également des haltères, sortes de poids à deux têtes qu’il lève à la force des bras, puis laisse retomber bruyamment sur le sol, au grand effroi de M. Guitare, commis d’ordre, logé exactement au-dessous, ainsi que vous n’en ignorez pas. Ces choses, compliquées des marches, contremarches, appels de pied et autres évolutions inhérentes à l’art de Gâtechair, ont été d’un facheux effet pour le plancher de votre subordonné. Les lattes, ébranlées, se disjoignent et se désagrègent de toutes parts ; en même temps, par contrecoup, le plafond de M. Guitare s’écaille, se lézarde, s’entrouvre, s’écroule peu à peu, en un mot, sur la tête de ce fonctionnaire.

« La céruse lui en pleut dans les cheveux, m’a-t-il dit, sous l’aspect des bris de coquilles. »

Des travaux de réparations sont donc devenus indispensables et je compte y faire procéder dans le délai le plus rapide, malgré que le devis établi s’élève à la somme relativement considérable de cent trente-sept francs quarante-cinq centimes (135 fr. 45).

Permettez-moi de vous faire remarquer, cependant, que je ne saurais faire face à cette sortie de fonds sans quelque scrupule de conscience, et que j’ai longuement hésité si je n’en référais pas à l’Autorité Directoriale de ce cas tout particulier… Un sentiment de solidarité et de bonne camaraderie, que vous apprécierez, sans doute, m’a décidé à n’en rien faire, mais vous penserez, avec moi que, dans l’esprit du législateur, le budget du matériel n’a pas eu pour but de parer aux extravagances d’un énergumène.

Or, M. Letondu est fou, le fait n’est plus à discuter. Hanté de cette monomanie : « la régénération de l’homme par la gymnastique », il ne monte plus les escaliers de la Direction et n’en parcourt plus les couloirs qu’en criant : « Une ! Deux ! » à tue-tête, sous prétexte de développer ses pectoraux et de faciliter leur jeu, ce qui est une cause incessante de désordre.

J’ajoute qu’il devient inquiétant, que journellement, en son bureau, il même à ses divagations les noms de ses supérieurs hiérarchiques, et qu’après avoir, hier, chez moi, signé d’une main fiévreuse la feuille d’émargement, il m’a presque jeté au visage la plume dont il venait de servir, faisant suivre cette voie de fait de cette déclaration incompréhensible :

« Je tremble, monsieur Bourdon, je tremble… mais ce n’est pas de peur, c’est d’indignation ! »

Cette situation, monsieur et cher Collègue, ne saurait subsister sans de graves inconvénients. Des intérêts moraux et pécuniaires en souffrent, et il y a lieu d’y mettre fin, soit en faisant donner à M. Letondu un congé pour raison de santé, soit en sollicitant du Conseil d’État sa mise à la retraite proportionnelle. Vous n’hésiterez pas, j’en demeure convaincu, à agir au plus tôt dans ce sens. Pour moi, je suis déterminé à sauvegarder désormais a lourde responsabilité qui m’incombe et les fonds confiés à mes soins, fonds assez modiques, vous le savez, et que certains services — je ne songe à attaquer ici les prodigalités de qui que ce soit en particulier — ne grèvent déjà qu’avec trop de sans-gêne.

J’ai l’honneur de vous saluer.

Hégésippe Bourdon.

( Georges Courteline, Messieurs les Ronds-de-Cuir : tableau-roman de la vie de bureau, Paris, Les éditions du Boucher, 2011. ) - (Source image : couverture de Messieurs les Ronds-de-cuir (détail), resp. Flammarion et Calmann-Lévy / (appli) Georges Courteline, photographe inconnu © domaine public )
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