Lettre de Jules Michelet à Athénaïs Mialaret

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Chaque jour je deviendrai toi plus légitimement, plus profondément.

Jules Michelet ( 21 août 1798 – 9 février 1874), intellectuel phare du XIXè siècle, professeur au Collège de France est l’auteur d’une imposante Histoire de France, en 17 volumes et fruit de 13 années de travail. La face cachée et méconnue de ce travailleur est la passion amoureuse : Michelet convola en secondes noces avec une certaine Athénaïs Mialaret, de 28 ans sa cadette, qu’il épousera en 1849. Quand la pensée et les sens s’emmêlent, la sagesse de l’amour vise à respecter son identité tout en formant une unité avec la moitié aimée, devenir soi-même tout en incorporant à notre être des parcelles de l’autre : se remodeler ensemble.

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22 janvier 1849

Dans l’amour, ce n’est pas immédiatement que doit se manifester l’effort vers l’unité. Si cet effort est brusque, il brise, il supprime les différences en supprimant l’objet même. Et alors, ce n’est plus l’amour.

Le respect de la liberté est une vertu, une force, et une tendresse aussi. A celle qui voudrait abdiquer il dit : « Oh ! sois toi-même, et garde-toi, objet charmant, conserve-la, ta fierté, la libre originalité de ton génie ! Que puis-je désirer, sinon que tu deviennes toi-même de plus en plus, que tu t’augmentes toi-même et la raison d’aimer que je trouve en toi. »  Voilà la marque du véritable amour. Avant tout, il respecte la différence, il encourage la liberté.

Maintenant, à toi d’examiner si tu peux, dans un si grand rapport de cœur, devenir entièrement toi-même, sans accepter quelque chose de celui qui est toi-même de volonté, et de désir ardent, immense, de te complaire et de s’assimiler à toi.

La différence de nos deux natures est d’ailleurs plus extérieure et apparente que réelle, si bien que l’unité voulue avec douceur, lenteur, patience, se fera d’elle-même, et que chaque jour je deviendrai toi plus légitimement, plus profondément.

En sorte que si ta jeune nature ailée t’envolait ailleurs, te changeait, te conduisait à t’oublier, tu te retrouverais, enfant, en celui qui déjà te conserve entière et inattaquable, hors des mondes du changement, au profond trésor de son cœur.

L’assimilation de deux volontés en une, c’est un art, le plus grand des arts, le plus inconnu.

Comment l’appeler ?

Communication d’esprit et de cœur ?

Éducation ?

Initiation ?

Peut-être ces trois qualificatifs à la fois.

Cet art est-il nouveau ? Les âges précédents l’ont-ils ignoré ?

Non. L’antiquité l’a connu, par ses deux extrêmes : l’éducation très libre pour les libres, très dure et très esclave pour l’esclave et toute personne dépendante.

Le moyen âge a cherché une solution entre ces deux extrêmes ; il a cherché avec passion, plus encore qu’avec amour, et il a trouvé, employé des moyens très efficaces, mais trop souvent de surprise et de ruse.

Ainsi, il a enveloppé l’objet aimé, l’âme ! il l’a surprise dans son sommeil et liée endormie, ou bien encore, l’a endormie pour la lier.

Cela n’est pas loyal.

Celui qui aime vraiment ne demande la fusion des volontés qu’à la volonté elle-même, à la liberté. Il agit sous le soleil, en pleine lumière.

Ce qu’il désire, justement, c’est d’être vu à fond, et pleinement pénétré.

Tout ce qu’il craint, c’est de ne pas être vu profondément ; car l’âme à laquelle il s’adresse, qu’a-t-elle à  voir en lui ?

Rien qu’elle-même, et l’abîme d’amour qu’elle a creusé. C’est cet insondable abîme qu’il voudrait qu’elle pût sonder, et son tourment est de n’avoir jamais pour elle assez de jour et de lumière.

( Jules Michelet, Correspondance Générale Tome VI 1849 - 1851 ) - (Source image : Portrait de Jules Michelet par Thomas Couture, entre 1850 et 1879, Musée Carnavalet, Creative Commons)
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3 commentaires

  1. Prudi

    Il demeure toujours deux volontés. La fusion imaginaire est plutôt initiale. Dans son déroulement, s’il demeure , l’amour est plutôt une négociation réussie.

  2. Maïla Nepveu

    L’amour cherche la fusion des deux êtres qui s’aiment, comme si, à partir de deux personnalités différentes et aux parcours très distincts, parfois opposés, on voulait un nivellement des différences pour aboutir à une vision commune des choses, à un consensus permanent, bref à la négation des différences. Mais le véritable amour n’est pas l’asservissement. Au contraire, et justement par amour, et parce que mon désir si ardent veut communier avec le tien, je ne veux pas t’assimiler à moi, et je ne veux pas que tu m’assimiles à toi. Nous sommes deux êtres libres, libres de penser, libres d’aimer, libres de renoncer à la liberté, mais cette liberté et cette indépendance ne sont pas négociables. Je suis parfois ton ombre, tu es parfois la mienne. Tu es mon soleil, mais je suis aussi parfois le tien qui t’éclaire, qui te réchauffe, qui est ta vie. Chaque minute qui passe, chaque heure, chaque mois, chaque année nous font pénétrer doucement, patiemment, dans le secret de l’autre et la sève de l’autre nourrit ma sève, avec lenteur, avec douceur avec parfois mélancolie et nostalgie.
    Amour, sois toi-même, accepte que je le sois aussi et ensemble nous irons au-delà des continents, au-delà des océans, au-dessus des nuages, pour découvrir pourquoi pas le ciel ou l’éternité, non, tout simplement le bonheur à deux.

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