Lettre de Jules Vallès à Arthur Arnould 

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J’aime le peuple, j’ai du sang d’ouvrier dans les veines.

Jules Vallès (11 juin 1832 – 14 février 1885), figure de proue de la gauche du XIXe siècle, incarnation de l’écrivain révolté contre l’injustice et l’ordre établi, est l’auteur d’une trilogie mémorable sur la condition des pauvres et la révolte sociale : L’Enfant (« À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège… »), Le Bachelier et L’Insurgé. Polémiste sans concession, emprisonné au début de la guerre de 1870, Jules Vallès adresse cette lettre à Arthur Arnould, rédacteur de La Marseillaise pour réaffirmer l’unique but de sa vie : la défense du peuple !

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17 mars 1870

Mon cher ami,

C’est toi que j’allais chercher, au début de notre vite, quand je m’étais mis quelque querelle sur les bras, ou que j’avais reçu quelque atout dans une bataille, tu m’as bandé des plaies, arrangés des duels. — C’est avec toi que j’étais le 2 décembre.

J’ai toujours tenu à tes conseils ou à ton éloge.

Nous avons marché par des chemins différents dans le même métier, toi, plus sage, et moi plus fou ! Le silence m’ennuie. Nous nous retrouvons aujourd’hui tous les deux au milieu du camp, je ne sais si tu te sens meurtri et triste. Moi, j’ai de la mélancolie plein l’âme.

Il y a deux mois, deux mois, j’étais plein d’espoir ! Aujourd’hui j’ai peur, et nous, qui n’avons pas eu de jeunesse, nous allons, vois-tu, descendre le versant de la vie sans qu’il passe un rayon de liberté vraie sur nos fronts déjà chargé de cheveux gris.

Il ne faut pas pour cela lâcher le drapeau, oh ! non, et je voudrais être indifférent que je ne le pourrais pas ! Mais je ne sais pas faire les choses à demi, et je vois qu’il n’y aura pas avant longtemps pour les hommes hardis chance de triompher ou seulement de bien mourir.

Aussi je préfère émigrer.

Il m’en coûte, certes, de m’éloigner ! Je voudrais encore frapper sur l’enclume. Mais la tête du marteau pèse cinquante mille livres d’argent, et encore, chaque fois qu’on lève le bras, il faut clouer un sou contre le manche. Je suis trop pauvre !

Je pouvais écrire à côté de toi, à la Marseillaise, mais j’en suis sorti trop triste, certain soir. J’écrivis le lendemain à Rochefort la même lettre que Flourens : Flourens maintenant dans l’exil !

Moi je suis libre. Libre de mesurer ma prison, — libre, dans ma misère, de ne parler ni de la cherté des loyers ni du prix du pain, ni de celui-ci qui déserte, ni de celui-la qui dénonce, libre sous une loi qui pend au-dessus de ma tête comme un couteau.

Je me suis déjà mis sous cette guillotine et j’ai des entailles au cou. Il le fallait, le peuple avait besoin d’entendre nos cris de douleurs. Nous sommes quelques-uns qui avons secoué le sommeil de la foule et réveillé la conscience humaine, mais aussi nous sommes aujourd’hui à terre, la langue, les pieds et les mains liés. Eh bien, mon cher Arnould, le Vallès passionné et violent que tu as connu, ce Vallès-là se fait ermite.

Il va écrire sur un papier d’un sou, non plus des proclamations plébéiennes, mais des choses simples, tranquilles, et les geôliers ne doivent pas s’effrayer. Il ne va plus pousser le peuple à la haine, et, tout garotté, se débattre encore !

J’ai fait cela à l’heure où je croyais devoir le faire. Mais aujourd’hui que tout vaincu qu’il est, le peuple est debout, c’est à lui de marcher seul.

Que les personnalités s’effacent.

Pour moi, laissant de côté le fouet pamphlétaire, dessanglant le tambour du rebelle, je vais essayer d’écrire au jour le jour l’histoire de la foule. Je parlerai sans colère et sans haine comme un témoin. Je ferai encore de l’utile besogne, et il y aura place pour ma passion, dans cette vie de chroniqueur des rues.

J’aime le peuple, j’ai du sang d’ouvrier dans les veines.

Je me souviens aussi qu’aux jours d’implacable misère, c’était au foyer des pauvres que ma misère était à l’aise ! La ménagère me disait de reprendre une tranche. Une fois que je te portai cent sous, rue Laharpe, il était sept heures, tu n’avais rien mangé. Eh bien, je puis te le dire aujourd’hui, c’est le charbonnier du coin, un pays, qui me les avait prêtés.

J’aime le peuple, il me le rend un peu. Bien des mains noires ont serré les miennes dans les faubourgs, et il y a des gamins, à Belleville qui me disent :  « Bonjour citoyen Vallès ! » Cela me fait plus de plaisir, croyez-le, que le plus élogieux article qu’on ait pu écrire sur moi ! Pour ces chers motards, leurs mères honnêtes, leurs pères vaillants, il faut que je me résigner à étouffer tous mes cris de blessé et à taire mes douleurs de vaincu !

J’ai besoin de courage, et c’est pour en prendre que je t’ai conté tout cela. J’avais un serment à faire ! pour m’engager à le tenir, j’ai voulu le prêter devant l’homme que j’estime le plus au monde.

Et maintenant, souhaite-moi bonne chance.

( Gallica ) - (Source image : Atelier Nadar, Jules Vallès, 1900, © Wikimedia Commons)
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2 commentaires

  1. jean charles lannevere

    Oh oui vintgras..je te dirai que dans mon époque…oui dans mon époque..les hommes ne nous écoutent plus ..le chemin de la/ déraison a multiplie ses travers o combien de fois …regarde les ces hommes d’aujourd’hui qui se laissent a nouveau entrainer par leurs démons si récents..si proches dans/le tourbillon de l’histoire fracassée d’un siècle si récent..une guerre encore leur vient et ils font semblant de ne pas le savoir…oh vintgras ils/nous ont bien oublies..! Mais rassure toi ..ils sont la ceux qui sans le savoir ont appris de nous…et ils sont LEGION ..ils ne sont pas des vendeurs d’idées ..comme nous..comme nous aussi ne l’étions pas ..ce sont de jeunes hommes éclairés d’action..ils/n’ont presque pas de drapeau ..o certes ce n’est point le meme que le notre mais il flotera haut aussi et meme plus haut encore..l’histoire est une progression..croyons y et ils y croient..je le sais..ils sont LEGION et pas comme nous dans notre petit Paris de notre commune..ils ont le monde pour terrain de ce jeu qui n’est pas un jeu ..ils vont le reprendre notre flambeau et peut etre sans le savoir nous rendre honneur..leur tocsin retentit sur un champ nouveau que nous ne pouvions imaginer a notre époque..sache que nous sommes un peu dans l’espace vintgras sache le..ils sont le monde en marche..entends/les avancer avec les armes du renouveau et de la joie..ils contrer ont ce mauvais que nous avions fait trembler sur ses bases et ils le verront eux s’effondrer..attends..je dois maintenant ecrire une lettre a un ami..a bientôt.

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