Lettre de Mark Rothko et Adolph Gottlieb à Alden Jewell

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Et en art, comme dans le mariage, l’absence de consommation est un motif d’annulation.

Mark Rothko (25 septembre 1903 – 25 février 1970), l’un des peintres américains les plus célèbres du XXème siècle, s’est essayé à  l’expressionnisme abstrait puis au surréalisme pour découvrir à la fin des années 1940 une nouvelle façon de peindre que  le critique Clement Greenberg définira comme le « Colorfield Painting », littéralement  de la « peinture en champs de couleur ». Le 7 juin 1943, Mark Rothko et Adolph Gottlieb, peintre et sculpteur, écrivent cette lettre à Alden Jewell, critique d’art au New York Times, explicitant leur démarche créative et artistique.

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Le 7 juin 1943

Cher Monsieur Jewell,

Pour l’artiste, la marche de l’esprit d’un critique est l’un des mystères de l’existence. C’est la raison pour laquelle, supposons-nous, la complainte de l’artiste qui  est mécompris, notamment par le critique, est devenu un bruyant lieu commun. C’est donc un événement lorsque le vers tourne et que le critique du Times confesse tranquillement mais publiquement son « hébétement », « confondu » devant nos tableaux au Federation Show. Nous saluons cet honnête, cordiale pourrions-nous dire, réaction devant nos « obscurs » tableaux, puisqu’en d’autres cercles critiques il semble que nous ayons créé un tintamarre hystérique. Et nous apprécions la gracieuse opportunité qui nous est offerte de présenter nos opinions.

Nous n’avons pas l’intention de défendre nos tableaux. Ils se défendent par eux-mêmes. Nous les considérons comme des déclarations claires. Votre échec à les écarter ou à les dénigrer est une preuve de première main qu’ils contiennent un peu de force communicative. […]

Or, ces faciles commentaires de programme ne peuvent aider que le simple d’esprit. Aucun jeu de commentaire possible ne peut expliquer nos peintures. Leur explication doit provenir d’une expérience consommée entre la peinture et celui qui la regarde. L’appréciation de l’art est un mariage authentique des esprits. Et en art, comme dans le mariage, l’absence de consommation est un motif d’annulation.

La question, nous semble-t-il, n’est pas celle d’une « explication » des peintures mais de savoir si les idées essentielles que véhiculent ces peintures ont une signification.

Nous avons le sentiment que nos peintures font la preuve de nos convictions esthétiques dont voici, par conséquent, quelques-unes :

1. Pour nous, l’art est une aventure dans un monde inconnu, que seuls ceux qui veulent prendre des risques peuvent explorer.

2. Ce monde de l’imagination est libéré et violemment opposé au sens commun.

3. Nous sommes partisans d’une expression simple de la pensée complexe. Nous sommes pour la grande forme parce qu’elle a la force de ce qui est sans équivoque. Nous souhaitons réaffirmer la peinture plane. Nous sommes pour les formes plates parce qu’elles détruisent l’illusion et révèlent la vérité.

4. On accepte largement parmi les peintres l’idée que ce que l’on peint n’importe pas pourvu que cela soit bien peint. Ceci est l’essence de l’académisme. Il n’existe rien de tel qu’une bonne peinture à propos de rien. Nous affirmons que le sujet est crucial et que le seul contenu juste est celui qui est tragique et intemporel. C’est pourquoi nous déclarons une parenté spirituelle avec l’art archaïque.

Par conséquent, si notre travail incarne ces convictions-là, il doit offenser quiconque s’accorde spirituellement à la décoration d’intérieur, aux tableaux pour la maison, aux tableaux pour le dessus de cheminée, aux peintures de genre américaines, aux peintures sociales, à la pureté en art : ceux qui font bouillir la marmite en remportant des prix, la Nationale Academy, la Whitney Academy, la Corn Belt Academy, les marronniers, toute cette foutaise, etc.

Sincèrement vôtre,

Adoph Gottlieb

Marcus Rothko

( Mark Rothko, Ecrits sur l'art 1934 - 1969, Champs Arts ) - (Source image : Wikipedia)
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