Lettre du Marquis de Sade à Madame la Marquise de Sade

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Plus malheureux que jamais, me voilà dans un nouvel abîme de douleur.

L’auteur de La Philosophie dans le boudoir se montrait bien moins philosophe lorsqu’il était en prison, ce qui fut le cas durant de longues années. Dans ses lettres de prison, le Marquis de Sade se montre suppliant envers sa femme, Renée-Pélagie, n’hésitant pas à se rabaisser pour obtenir d’elle de menues choses, comme par exemple des chaussettes… ou un lit de camp, dans la lettre suivante. Désacralisation en règle d’un personnage mythique de l’histoire littéraire par la correspondance !

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[s.d.]

Voilà donc encore un nouvel espoir évanoui, ma chère amie, et plus malheureux que jamais, me voilà dans un nouvel abîme de douleur, d’incertitude et de maux. Si tu pouvais juger de mon état, je suis bien sûr que tu en aurais pitié. On va donc grand dieu laisser passer la seule époque où il eut été de la plus grande importance que j’eus reparu en Provence. Dieu sait comme tous nos ennemis vont triompher et quelle nouvelle chaîne de malheur cette inconséquence nous prépare pour la suite. Si ta mère voulait juger un peu l’avenir par le passé elle verrait à quoi je dois m’attendre jusqu’à la fin de ma triste vie. Ah ! ma chère amie, aie pitié de moi, je t’en conjure, aie pitié de toi-même, tu es liée à mon sort et qui mon honneur doit-il intéresser plus que toi ?

Songe à tes enfants que la cruelle politique de ta mère qui n’a qu’un objet engloutit avec nous dans l’affront et dans l’ignominie. Intéresse ceux qui peuvent la conseiller aussi mal contre nous de lui représenter qu’elle nous perd tous, sans en devenir plus heureuse. Comment veut-elle qu’on s’abuse sur ma punition, et qu’on ne voit pas clairement qu’il y en a eu une d’imposée, quand je serai si longtemps sans reparaître ? Et quelque avantage que puisse être l’arrêt, il ne me blanchira pas aux yeux du public. On dira et l’on aura raison de dire, l’arrêt est une affaire de faveur. C’est à la famille, c’est aux enfants qu’on l’accorde, mais le sujet est toujours coupable, puisqu’il est puni même après le temps où il semblerait que son arrêt rendu aurait dû le remettre au jour.

Le public approfondit-il toutes les frivoles distinctions ? Tu le sais, et elle aussi. Son plan se découvre à présent, et je ne suis plus la dupe des lettres anonymes et des esclandres faites pendant cinq ans. Elle eût bien été fâchée que j’eus été pris, elle se trouvais alors forcée de finir tout de suite au lieu que comme cela elle a gagné ces cinq ans-là et encore tout le temps qu’elle m’a fait et va me faire souffrir ici. Mon désespoir m’accable, je ne sais plus ni ce que je dis ni ce que je fais. Mon courage et ma force m’abandonnent tout à fait et que retirer de l’état où l’on me met, rien absolument rien, mon sang s’aigrit, ma tête s’irrite à l’exemple du malheur et des duretés qui m’environnent, mon caractère s’endurcit, mon esprit s’aliène. […]

En un mot, ma santé se détruit tout à fait ici, on m’a torturé en domestique, avec la plus vive insistance, qu’il te soit permis de m’envoyer mon lit de camp. Je couche à terre depuis six mois et j’ai déjà gagné des douleurs. Cette faveur d’avoir mon lit est bien légère, il est cruel d’envier à un malheureux qui souffre la facilité de s’oublier quelques heures la nuit. Si tu m’aimes, donne m’en pour preuve de m’obtenir ou ma sortie ou ça. Je ne demande que ces deux grâces-là. Le 19, j’attendais un mot de toi pour ma fête. Je te conjure de ne pas quitter Paris qu’avec moi. Je t’embrasse. […]

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