Lettre ouverte d’artistes contre la Tour Eiffel

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Allons-nous donc laisser profaner tout cela ?

Quand Gustave Eiffel (15 décembre 1832 – 27 décembre 1923) entame la construction de sa tour pour l’Exposition Universelle de 1889, il se lance dans un projet titanesque, polémique et révolutionnaire. Cette structure métallique, discordante dans le paysage parisien, en laisse certains sceptiques. Des artistes ou intellectuels, comme Huysmans, Zola ou Maupassant, adressent ainsi une lettre ouverte dans la revue Le Temps contre ce projet. La tour, qui a failli être détruite au début du XXè siècle, trône toujours fièrement dans la capitale, étant depuis devenue un véritable emblème national.

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14 février 1887

Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel ».

Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit de proclamer bien haut que Paris est la ville sans rivale dans le monde. Au-dessus de ses rues, de ses boulevards élargis, du milieu de ses magnifiques promenades, surgissent les plus nobles monuments que le genre humain ait enfantés. L’âme de la France, créatrice de chefs-d’œuvre, resplendit parmi cette floraison auguste de pierres. L’Italie, l’Allemagne, les Flandres, si fières à juste titre de leur héritage artistique, ne possèdent rien qui soit comparable au nôtre, et de tous les coins de l’univers Paris attire les curiosités et les admirations.

Allons-nous donc laisser profaner tout cela ? La ville de Paris va-t-elle donc s’associer plus longtemps aux baroques, aux mercantiles imaginations d’un constructeur de machines, pour s’enlaidir irréparablement et se déshonorer ?

Car la Tour Eiffel, dont la commerciale Amérique elle-même ne voudrait pas, c’est, n’en doutez point, le déshonneur de Paris. Chacun le sent, chacun le dit, chacun s’en afflige profondément, et nous ne sommes qu’un faible écho de l’opinion universelle, si légitimement alarmée. Enfin lorsque les étrangers viendront visiter notre Exposition, ils s’écrieront, étonnés : « Quoi ? C’est cette horreur que les Français ont trouvée pour nous donner une idée de leur goût si fort vanté ? » Et ils auront raison de se moquer de nous, parce que le Paris des gothiques sublimes, le Paris de Jean Goujon, de Germain Pilon, de Puget, de Rude, de Barye, etc., sera devenu le Paris de M. Eiffel.

II suffit d’ailleurs, pour se rendre compte de ce que nous avançons, de se figurer un instant une tour vertigineusement ridicule, dominant Paris, ainsi qu’une gigantesque cheminée d’usine, écrasant de sa masse barbare Notre-Dame, la Sainte-Chapelle, le dôme des Invalides, l’Arc de triomphe, tous nos monuments humiliés, toutes nos architectures rapetissées, qui disparaîtront dans ce rêve stupéfiant. Et pendant vingt ans, nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée…

C’est à vous, Monsieur et cher compatriote, à vous qui aimez tant Paris, qui l’avez embelli, qu’appartient l’honneur de la défendre une fois de plus. Et si notre cri d’alarme n’est pas entendu, si nos raisonnements ne sont pas écoutés, si Paris s’obstine dans l’idée de déshonorer Paris, nous aurons, du moins, vous et nous, fait entendre une protestation qui honore.

Signataires : Meissonnier, Gounod, Garnier, Sardou, Boullat, Coppée, Leconte de Lisle, Sully-Prud’homme, Huysmans, Maupassant, Zola…

( Les artistes contre la Tour Eiffel, journal Le Temps, 14 février 1887 ) - (Source image : Montage de la partie inférieure sur les pylones en charpente, Artist Unknown, 7 décembre 1887, © Wikimedia Commons)
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    • Nothing

      « Le peuple comprend mal ce qui est grand, c’est-a-dire ce qui cree.
      Mais il a un sens pour tous les representants, pour tous les comediens
      des grandes choses.

      Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles: – il tourne
      invisiblement. Mais autour des comediens tourne le peuple et la
      gloire: ainsi « va le monde ».

      Le comedien a de l’esprit, mais peu de conscience de l’esprit. Il
      croit toujours a ce qui lui fait obtenir ses meilleurs effets, – a ce
      qui pousse les gens a croire en _lui-meme!_

      Demain il aura une foi nouvelle et apres-demain une foi plus nouvelle
      encore. Il a l’esprit prompt comme le peuple, et prompt au changement.

      Renverser, – c’est ce qu’il appelle demonter. Rendre fou, – c’est ce
      qu’il appelle convaincre. Et le sang est pour lui le meilleur de tous
      les arguments.

      Il appelle mensonge et neant une verite qui ne glissent que dans les
      fines oreilles. En verite, il ne croit qu’en les dieux qui font
      beaucoup de bruit dans le monde!

      La place publique est pleine de bouffons tapageurs – et le peuple se
      vante de ses grands hommes! Ils sont pour lui les maitres du moment.  »
      Encore un peu :
      « Mais le moment les presse: c’est pourquoi ils te pressent aussi. Ils
      veulent de toi un oui ou un non. Malheur a toi, si tu voulais placer
      ta chaise entre un pour et un contre!

      Ne sois pas jaloux des esprits impatients et absolus, o amant, de la
      verite. Jamais encore la verite n’a ete se pendre au bras des
      intransigeants.

      A cause de ces agites retourne dans ta securite: ce n’est que sur la
      place publique qu’on est assailli par des « oui? » ou des « non? »

      Ce qui se passe dans les fontaines profondes s’y passe avec lenteur: il
      faut qu’elles attendent longtemps pour savoir _ce qui_ est tombe dans
      leur profondeur.

      Tout ce qui est grand se passe loin de la place publique et de la
      gloire: loin de la place publique et de la gloire demeurerent de tous
      temps les inventeurs de valeurs nouvelles. »

      Nietzsche, les mouches de la place publique, Ainsi parlait Zarathoustra.

      Mais c’est vrai, je ne sais pas trop ce qui me prend :
      « Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude: je te vois meurtri par des
      mouches venimeuses. Fuis la-haut ou souffle un vent rude et fort!

      Fuis dans ta solitude! Tu as vecu trop pres des petits et des
      pitoyables. Fuis devant leur vengeance invisible! Ils ne veulent que
      se venger de toi.

      N’eleve plus le bras contre eux! Ils sont innombrables et ce n’est pas
      ta destinee d’etre un chasse-mouches.

      Innombrables sont ces petits et ces pitoyables; et maint edifice altier
      fut detruit par des gouttes de pluie et des mauvaises herbes.

      Tu n’es pas une pierre, mais deja des gouttes nombreuses t’ont
      crevasse. Des gouttes nombreuses te feleront et te briseront encore.

      Je te vois fatigue par les mouches venimeuses, je te vois dechire et
      sanglant en maint endroit; et la fierte dedaigne meme de se mettre en
      colere.

      Elles voudraient ton sang en toute innocence, leurs ames anemiques
      reclament du sang – et elles piquent en toute innocence.

      Mais toi qui es profond, tu souffres trop profondement, meme des
      petites blessures; et avant que tu ne sois gueri, leur ver venimeux
      aura passe sur ta main.

      Tu me sembles trop fier pour tuer ces gourmands. Mais prends garde que
      tu ne sois destine a porter toute leur venimeuse injustice!

      Ils bourdonnent autour de toi, meme avec leurs louanges: importunites,
      voila leurs louanges. Ils veulent etre pres de ta peau et de ton sang.

      Ils te flattent comme on flatte un dieu ou un diable; ils pleurnichent
      devant toi, comme un dieu ou un diable. Qu’importe! Ce sont des
      flatteurs et des pleurards, rien de plus.

      Aussi font-ils souvent les aimables avec toi. Mais c’est ainsi qu’en
      agit toujours la ruse des laches. Oui, les laches sont ruses!

      Ils pensent beaucoup a toi avec leur ame etroite – tu leur es toujours
      suspect! Tout ce qui fait beaucoup reflechir devient suspect.

      Ils te punissent pour toutes tes vertus. Ils ne te pardonnent du fond
      du coeur que tes fautes.

      Puisque tu es bienveillant et juste, tu dis: « Ils sont innocents de
      leur petite existence. » Mais leur ame etroite pense: « Toute grande
      existence est coupable. »

      Meme quand tu es bienveillant a leur egard, ils se sentent meprises par
      toi; et ils te rendent ton bienfait par des mefaits caches.

      Ta fierte sans paroles leur est toujours contraire; ils jubilent quand
      il t’arrive d’etre assez modeste pour etre vaniteux.

      Tout ce que nous percevons chez un homme, nous ne faisons que
      l’enflammer. Garde-toi donc des petits!

      Devant toi ils se sentent petits et leur bassesse s’echauffe contre toi
      en une vengeance invisible.

      Ne t’es-tu pas apercu qu’ils se taisaient, des que tu t’approchais
      d’eux, et que leur force les abandonnait, ainsi que la fumee abandonne
      un feu qui s’eteint?

      Oui, mon ami, tu es la mauvaise conscience de tes prochains: car ils ne
      sont pas dignes de toi. C’est pourquoi ils te haissent et voudraient
      te sucer le sang.

      Tes prochains seront toujours des mouches venimeuses; ce qui est grand
      en toi – ceci meme doit les rendre plus venimeux et toujours plus
      semblables a des mouches.

      Fuis, mon ami, fuis dans ta solitude, la-haut ou souffle un vent rude
      et fort. Ce n’est pas ta destinee d’etre un chasse-mouches.- « 

  1. Prudi

    Ces cris d’orfraie ne m’étonnent pas . On a vu le même lever de boucliers à propos de la pyramide du Louvre que je trouve belle et fonctionnelle, nous révélant des monuments que nous ne voyions plus et nous conduisant vers des chefs d’œuvre oubliés.

  2. Jean-Olivier Dinand

    Eh oui. Le nouveau fait peur. Même nos grands esprits signataires de cette lettre se sont égarés. Mais le français aime a être violé avec un sadomasochisme évident.
    Tout d’abord il s’indigne puis il jouît a en redemander.
    Gloire au travail. Créons et produisons les témoins de notre civilisation.
    L’avenir de toute façon fera le tri de ce qu’il mérite.

  3. Carola Malta

    Bonjour,
    je vous serais infiniment reconnaissante si vous pourriez me conseiller pour une recherche pour mon mémoire. Je cherche des romans écrit pendant la période immédiatement précédente ou immédiatement successive à la construction de la Tour Eiffel et dont lesquels on peut voir l’avis des écrivain à propos de sa construction. Suite à des recherche j’ai remarqué que l’on en parle surtout dans les poésie ou dans les pièce de theatre mais ce n’est pas sur cette forme littéraire que j’aimerais bien me concentrer.

    Je vous remercie par avance.

  4. albatros4@free.fr

    Un bon exemple de ces « intellectuels », de Sartre le gauchiste à BHL l’idiot utile, qui n’ont comme logique que l’univers dans lequel ils s’enferment pour écrire. On a jamais vu un « intellectuel » créer autre chose que du papier, diriger une grande entreprise, participer au modernisme ou inventer une utilité quelconque….C’est une folie de donner tribune (surtout politique) à ces intelligences inachevées !!! Mais qui se ressemble s’assemble et les médias raffolent de ces idiots gauchutiles. Ces gauchutiles, médias et intellos, qui depuis 50 ans ont détruit (le mot n’est pas assez fort) la France !!!

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