Lettre de Pierre Bardin à un ami au sujet de la Prise de la Bastille 

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Toute la Bourgeoisie est maintenant sous les armes au nombre d'environ 200 000 hommes.

14 juillet 1789, prise de la Bastille. L’événement a fait date et marque le début de l’insurrection parisienne qui mena à la chute de l’Ancien Régime. De cet emblème de la Révolution française, peu de témoignages épistolaires subsistent. Celui-ci, d’un soldat aux gardes-françaises, régiment d’élite rattaché à la maison du Roi, nous est précieux.

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25 juillet 1789

Mon Ami,

J’ai reçu ta lettre qui m’a fait un sensible plaisir d’apprendre que tu es en bonne santé ainsi que toute ma famille et comme tu me demandes des nouvelles de Paris, je te dirai que toute la Bourgeoisie y est maintenant sous les armes au nombre d’environ 200 000 hommes.

La raison est que le dimanche 12e du mois, il s’éleva une révolte dans Paris, parce que M. le prince de Lambesc à la tête du régiment de Royal-allemand cavalerie passa au travers des Tuileries et comme c’est un lieu où la troupe ordinairement neutre, par cela causa un tumulte et même il eut l’imprudence de donner plusieurs coups de sabre aux bourgeois qui se trouvaient sur son passage et de plus il eut l’inhumanité de tuer un vieillard qui lui demandait la vie, ce qui fut la cause qu’un grand nombre de personnes se jetèrent en foule du côté du boulevard, en criant vengeance.

Alors un détachement de hussards, sous prétexte de mettre de l’ordre, couraient au milieu du monde dont ils sabrèrent plusieurs personnes, entre autres un soldat de notre compagnie qui était à se promener reçut un coup de sabre sur la tête et fut ensuite foulé aux pieds des chevaux, ce qui fut cause que les soldats ayant appris cela, la compagnie prit les armes sur le champ et courut où l’on nous disait qu’on égorgeait les citoyens.

Nous rencontrâmes sur notre chemin un détachement du Royal-allemand qui voulut nous empêcher de passer mais quoi que nous n’étions que neuf contre une cinquantaine, cela n’empêcha pas que nous n’en couchions trois par terre à la première décharge, alors ils se sauvèrent et nous laissèrent maître du champ de bataille, parce qu’ils voyaient que nous étions soutenus par la populace qui les aurait mis en pièces s’ils eussent résisté.

Ensuite nous nous sommes retirés à nos casernes mais la populace animée voyant que les troupes étaient divisées entre elles profita de ce moment pour aller piller le couvent des Lazaristes auquel ils mirent le feu, ce que les bourgeois de Paris, craignant qu’ils n’en fissent autant dans bien d’autres endroits, l’on établit sur le champ une garde bourgeoise, composée de tout ce qu’il y a de bons citoyens avec lequel nous nous sommes joints, ce qui leur a fait un grand plaisir.

L’on sut qu’à la bastille, il y avait des armes et comme il fallait en avoir pour armer la bourgeoisie, l’on s’y porta en foule pour en demander au gouverneur qui fit semblant d’en vouloir bien accorder, mais lorsque l’on fut entré dans la cour, il fit lever le pont et fit faire une décharge d’artillerie sur ceux qui étaient entrés.

Alors il s’y porta un détachement d’une compagnie de grenadiers et un de fusiliers, l’on força le pont et même l’on prit prisonnier le gouverneur qui fut pendu et décollé le soir même en place de grève avec le prévôt des marchands et trois autres qui avaient été arrêtés avec eux.

Ensuite l’on fit des patrouilles en dedans et en dehors de Paris parce que l’on craignait que les troupes qui étaient à Saint-Denis ne viennent, mais voyant que Paris était trop bien gardé, ils n’y vinrent pas.

Le Roi est venu à Paris mardi dernier, il est venu à la ville où il s’est entièrement dévoué au bien de la nation.

Il y vint dans d’autre garde que la Bourgeoisie et notre régiment qui était sous les armes avec eux.

L’on arrêta il y a trois jours l’Intendant de Paris et son beau-père et comme c’étaient eux qui avaient fait emmagasiner les blés et farine, ils furent jugés comme traître à la Patrie et ensuite mis à mort avec la dernière ignominie, car après qu’ils furent pendus l’on leur coupa la tête que l’on promena dans les rues au bout d’une pique et quant au corps, il fut déchiré, mis en pièces et ensuite traîné dans les égouts.

Je te dirai aussi que tous les jours l’on découvre des magasins de blé et farine que l’on confisque au profit de la ville. Nous sommes dispersés dans tous les quartiers de Paris pour faire le service avec la Bourgeoisie.

Je te prie d’assurer mon frère et ma sœur ainsi que tous ceux qui s’informeront de moi que je suis et serai toujours avec le respect et l’amitié qui leur est dû.

Pierre Bardin, soldat aux gardes-françaises

( http://jmschio.pagesperso-orange.fr/Intermedes/bastille.pdf ) - (Source image : La prise de la Bastille, Peinture de Jean-Pierre Houël (1735–1813), 1789, Bibliothèque nationale de France, © Wikimedia Commons)
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