Lettre de Richard Wagner à Franz Liszt

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Merci pour le bonheur que tu m’as donné là !

Richard Wagner (22 mai 1813-13 février 1883), le compositeur et poète allemand, auteur de la Tétralogie ou du Vaisseau fantôme, est une figure historique polémique. Sa longue relation avec un autre génie de son temps, Franz Liszt, homme extraordinaire à tous effets, qui fut son ami, son soutien et son futur beau-père (par son mariage avec Cosima) lui permit de s’élancer dans la scène lyrique et de sortir d’un anonymat précaire. Cette lettre de remerciement est d’autant plus extraordinaire que Wagner était un narcissique sans égal.

 

 

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le 25 novembre 1850

[…] Cher ami, ton article a produit sur moi une grande impression : cette lecture m’a élevé l’âme et a enflammé mon courage. Je me sens pénétré de l’émotion la plus profonde et la plus bienfaisante en voyant que j’ai réussi par mes travaux d’artiste à t’intéresser à mon œuvre, au point que tu veux bien employer une part notable de tes extraordinaires facultés à frayer la voie à mes idées et à les répandre, non seulement au dehors, mais encore dans le monde moral. Je vois en nous deux hommes, partis des points les plus opposés pour pénétrer au cœur de l’art, qui se sont rencontrés, et qui se tendent fraternellement la main dans la joie de leur découverte. Ce n’est que sous l’impression de ce sentiment de joie que je puis accepter sans rougir tes exclamations admiratives, car, je le sais, lorsque tu vantes mes aptitudes et ce que j’ai produit grâce à elles, tu ne fais, toi aussi, qu’exprimer la joie de nous être rencontrés au cœur de l’art. Merci pour le bonheur que tu m’as donné là !

Je te parlerai de la traduction quand je te l’enverrai, c’est-à-dire dans quelques jours, ainsi que je te l’ai annoncé.

[…] Oui, oui, cher et bon Liszt, c’est à toi que je dois de pouvoir bientôt redevenir tout à fait artiste. Je considère la reprise définitive de mes projets, à laquelle je reviens aujourd’hui, comme un des moments les plus décisifs de ma vie : entre l’exécution musicale de mon Lohengrin et celle de mon Siegfried, il y a pour moi un monde plein d’orages, mais fécond, je le sais. J’avais tout un passé à liquider ; j’avais à mettre en pleine lumière ce qui n’existait autrefois qu’à l’état de vague lueur, à triompher de la réflexion née fatalement dans mon esprit, et cela par ses propres armes, par l’examen approfondi de son objet, pour me rejeter, en pleine connaissance de cause, dans la belle inconscience de la création artistique. C’est ainsi que, cet hiver, je finirai de déblayer le terrain ; je veux, libre de tout fardeau, entrer d’un pied léger dans un monde nouveau, où je n’apporterai avec moi que ma sereine conscience d’artiste. — Mon travail sur la nature de l’opéra, le dernier fruit de mes réflexions, prend de plus grandes proportions que je ne le supposais d’abord ! Si je veux prouver que la musique, comme femme, doit être nécessairement fécondée par le poète, comme homme, il faut que je fasse en sorte que cette merveilleuse créature ne soit pas livrée au premier libertin venu, mais qu’elle soit uniquement fécondée par l’homme qu’un amour vrai, irrésistible, pousse à désirer une femme. Je ne pouvais démontrer la nécessité de l’union, souhaitée par le poète lui-même, avec la musique tout entière, par des définitions esthétiques d’un caractère abstrait, définitions qui, la plupart du temps, restent incomprises et sans effet : il me fallait tâcher de le faire dériver, en m’appuyant sur des arguments irréfutables, de l’état de la poésie dramatique moderne. Et j’espère y réussir complètement. Quand j’aurai terminé ce livre, je compte, si je trouve un éditeur, publier mes trois poèmes d’opéra romantiques, avec un avant-propos qui servira d’introduction et où j’exposerai leur genèse ; ensuite, pour faire table rase, je réunirai ce qu’il y a de meilleur dans les articles que j’ai publiés à Paris il y a dix ans (entre autres ma nouvelle sur Beethoven) en un volume, qui ne manquerait peut-être pas de sel : quiconque s’intéresse à moi apprendrait ainsi à connaître l’origine de mon évolution. J’arriverais ainsi, le cœur et l’esprit légers, jusqu’au printemps pour entreprendre et finir alors mon Siegfried. Donne-moi ta bénédiction pour le travail que je vais aborder. […]

À présent, très cher ami, je vais te quitter ; je le fais en formant les meilleurs vœux pour ta santé. Présente mes respects à Mme la Princesse en aussi bons termes que tu pourras, pour qu’elle aussi me garde un bon souvenir.

Adieu ; reçois les bien cordiales satulations [sic]

De ton ami reconnaissant,

Richard WAGNER.

( Franz Liszt, Richard Wagner, Correspondance, Gallimard ) - (Source image : Richard Wagner par Franz Hanfstaengl, 1871, Wikimedia Commons // Franz Liszt par Franz Hanfstaengl, ca. 1860, Wikimedia Commons)
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