Lettre de Sigmund Freud à Emil Fluss 

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Le bac est mort, vive le bac.

Avant de devenir le père de la psychanalyse, Sigmund Freud fut un écolier particulièrement désabusé. Dans cette lettre à Emil Fluss, le frère de son premier amour Gisola, le jeune Sigmund narre avec indolence son expérience du bac : même les plus grands en ont souffert !

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Vienne, 16 juin 1873, de nuit.

Cher ami,

Si je n’avais honte d’écrire le plus lamentable mot d’esprit de notre siècle plaisantin, je pourrais dire à juste titre : « le bac est mort, vive le bac. » Mais ce mot d’esprit me plaît si peu que j’aimerais mieux que la seconde partie fût déjà passée. Non sans remords secrets ni pincement de cœur, j’ai gaspillé toute une semaine après les épreuves et suis en train, depuis hier de rattraper le temps perdu en comblant mille lacunes remontant loin dans le temps. Vous n’avez  jamais voulu me croire quand je m’accusais de paresse, mais je vous assure qu’il y a quelque chose de vrai, je le sais mieux que vous.

Votre curiosité concernant ce bac, devra se contenter d’un plat froid ; elle arrive trop tard, le repas est terminé. Il ne m’est plus possible de vous livrer une description pathétique de toutes les espérances, incertitudes, frayeurs, gaietés, subites illuminations et inexplicables coups de chance que l’on se raconte entre « collègues ». En outre, l’écrit a déjà trop peu d’intérêt pour moi. Je ne veux pas vous en communiquer le résultat ; il va sans dire que j’ai eu tantôt de la chance, tantôt de la malchance ; en des occasions aussi importantes, la Providence bienveillante et le mauvais sort sur le cours ordinaire des choses. Bref, comme je ne prétends pas vous passionner avec des choses si peu excitantes, j’ai obtenu, pour les cinq épreuves, les notes excellent, bien, bien, bien, assez bien. Tout a été enrageant au possible. En latin, nous avons reçu un passage de Virgile que, par hasard, j’avais lu pour mon plaisir pas mal de temps auparavant, ce qui m’a induit à travailler rapidement, en n’utilisant que la moitié du temps qui nous était accordé, et fait rater la note « très bien ». Un autre a décroché « très bien », j’ai été second avec « bien ». Le thème latin avait l’air très facile, mais cette facilité dissimulait sa difficulté ; nous n’y consacrâmes qu’un tiers du temps disponible, ce qui eut pour résultat un échec lamentable ; donc « assez bien ». Deux autres sont arrivés à « bien ». La version grecque, qui portait sur un passage d’Œdipe roi long de trente-trois vers, nous réussit mieux ; « bien », le seul qui fut accordé. Là aussi, j’avais déjà lu ce passage pour moi-même et n’en ai pas fait mystère. L’épreuve de mathématiques, que nous avions abordée avec crainte  et tremblement fut une réussite totale ; je me donne « bien », parce que je ne connais pas encore la note exacte. Enfin ma composition allemande se vit estampillée de la note « excellent ». Son sujet était hautement moral : « De quelles considérations faut-il tenir compte dans le choix d’une profession ? » et j’écrivis à peu près ce que je vous avais écrit il y a deux semaines, sans que vous m’eussiez alors gratifié d’un « excellent ». Mon professeur m’affirma à cette occasion – et c’est le premier homme qui se hasarda à me dire une chose pareille – que je possédais ce que Herder nomme si joliment un style idiotique, c’est à dire à la fois correct et caractéristique. Ce fait incroyable m’a rudement surpris et je ne manque pas de faire connaître l’heureux événement, le premier en son genre, partout à la ronde. À vous, par exemple, qui ne vous êtes jamais douté que vous échangiez des lettres avec un styliste allemand. Je vous donne donc ce conseil, en tant qu’ami, dans un esprit désintéressé : conservez ces lettres, faites-en un paquet, gardez-les – on ne sait jamais.

Voilà, cher ami, ce que je peux vous dire sur l’écrit de mon bac. Souhaitez-moi des buts plus élevés, des succès plus purs, des concurrents plus forts et une application plus sérieuse, toutes choses que vous pourriez me souhaiter sans que ma situation s’en trouve améliorée d’un poil. Le bac a-t-il été facile ou difficile ? Je ne peux en décider d’une manière générale. Admettons qu’il a été sans problèmes. […]

Vous prenez trop à la légère mes « soucis concernant l’avenir ». Celui qui ne craint que la médiocrité est déjà l’abri, m’écrivez-vous, consolant. Je vous pose la question : à l’abri de quoi ? De la médiocrité ? Assuré de ne pas être un médiocre ? Qu’importe que vous craigniez quelque chose ou non ? L’essentiel n’est-il pas que ce que nous croyons puisse être vrai ? Certes, les esprits puissants sont aussi pris de doute sur leur valeur. S’ensuit-il que tout individu nourrissant quelque doute sur ses mérites est de ce fait un esprit puissant ? Il peut être un esprit débile, et en même temps un honnête homme, par éducation, par habitude, par scrupule. Je ne vous recommanderais pas, si vous tombez en quelque situation embarrassante, de disséquer impitoyablement vos impressions, mais si vous le faites, vous verrez que vous possédez peu de certitudes. Ce que le monde a de grandiose prend appui sur cette multiplicité de choses possibles, mais ce n’est pas là malheureusement une base solide pour notre connaissance de nous-mêmes.

Au cas où vous ne me comprendriez pas (car je pense avec le soutien d’une philosophie quelque peu somnolente), laissez courir mes pensées. Je n’ai pu malheureusement écrire pendant la journée ; dans vingt-trois jours viendra ce jour, le plus long de tous, où etc. Comme durant ce court laps de temps, il me faut puiser la science à grands coups de cuillère, il ne me reste aucune possibilité d’écrire des lettres communément intelligibles. Je m’en console en songeant que je n’adresse pas à un esprit commun, et demeure, en conservant toutes sortes d’attentes,

Votre Sigmund Freud

[…]

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