Lettre de Victor Hugo aux membres du Congrès pour la Paix, à Lugano

2

min

Nous aurons ces grands États-Unis d'Europe, qui couronneront le vieux monde comme les États-Unis d'Amérique couronnent le nouveau.

Monstre sacré de la culture française et génie universel, Victor Hugo (26 février 1802 – 22 mai 1885) était un écrivain visionnaire : abolitionniste, féministe, il était pro-européen avant la lettre. Exilé à Guernesey, il ne peut participer au Congrès pour la Paix de Lugano et adresse à ses membres une lettre époustouflante et prophétique sur l’Europe.

A-A+

20 septembre 1872

Mes compatriotes européens,

Votre sympathique invitation me touche. Je ne puis assister à votre congrès. C’est un regret pour moi ; mais ce que je vous eusse dit, permettez-moi de vous l’écrire.

A l’heure où nous sommes, la guerre vient d’achever un travail sinistre qui remet la civilisation en question. Une haine immense emplit l’avenir. Le moment semble étrange pour parler de la paix. Eh bien ! Jamais ce mot : Paix, n’a pu être plus utilement prononcé qu’aujourd’hui. La paix, c’est l’inévitable but. Le genre humain marche sans cesse vers la paix, même par la guerre. Quant à moi, dès à présent, à travers la vaste animosité régnante, j’entrevois distinctement la fraternité universelle. Les heures fatales sont une claire voie et ne peuvent empêcher le rayon divin de passer à travers elles.

Depuis deux ans, des événements considérables se sont accomplis. La France a eu des aventures ; une heureuse, sa délivrance ; une terrible, son démembrement. Dieu l’a traitée à la fois par le bonheur et par le malheur. Procédé de guérison efficace, mais inexorable. L’empire de moins, c’est le triomphe ; l’Alsace et la Lorraine de moins, c’est la catastrophe. Il y a là on ne sait quel mélange de redressement et d’abaissement. On se sent fier d’être libre, et humilié d’être moindre. Telle est aujourd’hui la situation de la France qu’il faut qu’elle reste libre et redevienne grande. Le contrecoup de notre destinée atteindra la civilisation tout entière, car ce qui arrive à la France arrive au monde. De là une anxiété générale, de là une attente immense ; de là, devant tous les peuples, l’inconnu.

On s’effraie de cet inconnu. Eh bien, je dis qu’on s’effraie à tort.

Loin de craindre, il faut espérer.

Pourquoi ?

La France, je viens de le dire, a été délivrée et démembrée. Son démembrement a rompu l’équilibre européen, sa délivrance a fondé la République.

Effrayante fracture à l’Europe ; mais avec la fracture le remède.

Je m’explique.

L’équilibre rompu d’un continent ne peut se reformer que par une transformation. Cette transformation peut se faire en avant ou en arrière, dans le mal ou dans le bien, par le retour aux ténèbres ou par l’entrée dans l’aurore. Le dilemme suprême est posé. Désormais, il n’y a plus de possible pour l’Europe que deux avenirs : devenir Allemagne ou France, je veux dire être un empire ou être une république.

C’est ce que le solitaire fatal de Sainte-Hélène avait prédit, avec une précision étrange, il y a cinquante-deux ans, sans se douter qu’il serait l’instrument indirect de cette transformation, et qu’il y aurait un Deux-Décembre pour aggraver le Dix-Huit-Brumaire, un Sedan pour dépasser Waterloo, et un Napoléon le Petit pour détruire Napoléon le Grand.

Seulement, si le côté noir de sa prophétie s’accomplissait, au lieu de l’Europe cosaque qu’il entrevoyait, nous aurions l’Europe vandale.

L’Europe empire ou l’Europe république ; l’un de ces deux avenirs est le passé.

Peut-on revivre le passé ?

Évidemment non.

Donc nous aurons l’Europe république.

Comment l’aurons-nous ?

Par une guerre ou par une révolution.

Par une guerre, si l’Allemagne y force la France. Par une révolution, si les rois y forcent les peuples. Mais, à coup sûr, cette chose immense, la République européenne, nous l’aurons.

Nous aurons ces grands États-Unis d’Europe, qui couronneront le vieux monde comme les États-Unis d’Amérique couronnent le nouveau. Nous aurons l’esprit de conquête transfiguré en esprit de découverte ; nous aurons la généreuse fraternité des nations au lieu de la fraternité féroce des empereurs ; nous aurons la patrie sans la frontière, le budget sans le parasitisme, le commerce sans la douane, la circulation sans la barrière, l’éducation sans l’abrutissement, la jeunesse sans la caserne, le courage sans le combat, la justice sans l’échafaud, la vie sans le meurtre, la forêt sans le tigre, la charrue sans le glaive, la parole sans le bâillon, la conscience sans le joug, la vérité sans le dogme, Dieu sans le prêtre, le ciel sans l’enfer, l’amour sans la haine. L’effroyable ligature de la civilisation sera défaite ; l’isthme affreux qui sépare ces deux mers, Humanité et Félicité, sera coupé. Il y aura sur le monde un flot de lumière. Et qu’est-ce que c’est que toute cette lumière ? C’est la liberté. Et qu’est-ce que c’est que toute cette liberté ? C’est la paix.

Victor Hugo

Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

les articles similaires :

8 commentaires

  1. Stylite

    Votre notice fait mourir Hugo bien jeune, me semble-t-il, en fait des années avant qu’il ne rédige cette lettre! Il mériterait trente ans de vie supplémentaire pour sa peine…

  2. Chérif Lamin

    C’est seulement maintenant qu’on comprend que l’unité de l’Europe était décidé au début du dix huitième siècle. Et il a fallu d’un grand penseur visionnaire tel que Victor Hugo qu’à travers sa prophétie, est arrivé à se décider de l’avenir des peuples.

  3. Arthur Herman

    Pour l’avenir, un seul remède, changer de langage mathématique pour harmoniser le système métrique avec le système anglo-saxon.
    Avec le Système duodécimal Intégral, réalisé avec la base 12 au lieu de la base 10
    C’est le changement radical de la culture européenne.
    Arthur

  4. Genitrix

    Pourquoi « Génie universel » ? C’était peut-être un génie de la littérature, un virtuose en poésie… Mais Hugo croyait aux fantômes et faisait tourner les tables pour parler avec les morts… Peu porté sur les sciences et leur rigueur, son génie n’avait donc rien d’universel comme celui de Goethe ou de Léonard de Vinci !

    • christian-ballandras@orange.fr

      Vous faites là un mauvais procès. Lorsque Victor Hugo s’est intéressé aux tables tournantes, le spiritisme venait d’apparaître et passait pour « la science nouvelle », y compris aux yeux de véritables scientifiques de l’époque. Par exemple, Camille Flammarion en France (astronome), Charles Babbage (mathématicien inventeur d’un prototype de machine à calcul) ou William Crooks (physicien-chimiste découvreur du thallium) en Angleterre, se sont livrés à de très sérieuses études de phénomènes paranormaux. Que Victor ait été un moment gagné par cet engouement s’explique peut-être par le deuil jamais achevé de sa fille Léopoldine, et ne le disqualifie sûrement pas comme prétendant au titre de génie universel.

  5. Genitrix

    Nous aurons, écrit le poète, « la justice sans l’échafaud, la vie sans le meurtre, la forêt sans le tigre… » Le style pompier du père Hugo ne reflète pas une pensée très réfléchie : en rejetant toute violence, dont celle du tigre, ne condamne-t-il pas la planète Terre à la famine ?

Laisser un commentaire

Vous devez être pour laisser un commentaire.