Lettre de Vincent Van Gogh à Albert Aurier

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Je trouve que vous faites de la couleur avec vos paroles.

S’il est aujourd’hui l’un des peintres les plus connus au monde et que ses tableaux se vendent à ses sommes mirobolantes, Vincent Van Gogh n’eut pas la chance de goûter au succès de son vivant. Aussi, lorsqu’enfin un critique publie une tribune élogieuse sur son art, le peintre lui adresse une humble lettre de remerciement où il revient sur son rapport à la peinture ainsi que sur ses influences. Ce sera le seul article élogieux sur son œuvre qu’il recevra de son vivant.

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1890

Cher Monsieur Aurier,

Merci beaucoup de votre article dans le Mercure de France, lequel m’a beaucoup surpris. Je l’aime beaucoup comme œuvre d’art en soi, je trouve que vous faites de la couleur avec vos paroles ; enfin dans votre article je retrouve mes toiles mais meilleures qu’elles ne le sont en réalité, plus riches, plus significatives. – Pourtant je me sens mal à l’aise lorsque j’y songe que plutôt qu’à moi ce que vous dites reviendrait à d’autres. – Par exemple à Monticelli surtout. Parlant de « il est – que je sache – le seul peintre qui perçoive le chromatisme des chôses avec cette intensité, avec cette qualité métallique, gemmique »– s’il vous plait d’aller voir, chez mon frère, certain bouquet de Monticelli – bouquet en blanc, bleu myosotis & orangé – alors vous sentirez ce que je veux dire. Mais depuis longtemps les meilleurs, les plus étonnants Monticelli sont en Ecosse, en Angleterre. Dans un musée du nord – celui de Lille – je crois – il doit cependant encore y avoir une merveille de lui, autrement riche et certes non moins Français que le départ pour Cythère de Watteau. Actuellement M. Lauzet est en train de reproduire une trentaine de Monticelli. Voici –, à ce que je sache, il n’y a pas de coloriste venant aussi droit et directement de Delacroix; et pourtant est-il probable, à mon avis, que Monticelli ne tenait que de seconde main les théories de la couleur de Delacroix; notamment il les tenait de Diaz et de Ziem. Son tempérament d’artiste à lui, Monticelli, cela me semble être juste celui de l’auteur du Decamerone – Boccace – Un mélancolique, un malheureux assez résigné, voyant passer la noce du beau monde, les amoureux de son temps, les peignant, les analysant, lui – le mis de côté. Oh! il n’imite pas Boccace, pas davantage que Henri Leys n’imita les primitifs.– Eh bien, c’était donc pour dire que sur mon nom paraissent s’égarer des chôses que vous feriez mieux de dire de Monticelli, auquel je dois beaucoup. Ensuite je dois beaucoup à Paul Gauguin avec lequel j’ai travaillé durant quelques mois à Arles et que d’ailleurs je connaissais déjà à Paris.

Gauguin, cet artiste curieux, cet étranger duquel l’allure et le regard rappellent vaguement le portrait d’homme de Rembrandt à la galerie Lacaze, cet ami qui aime à faire sentir qu’un bon tableau doit être l’équivalent d’une bonne action, non pas qu’il le dise, mais enfin il est difficile de le fréquenter sans songer à une certaine responsabilité morale.– Quelques jours avant de nous séparer, alors que la maladie m’a forcée d’entrer dans une maison de Santé, j’ai essayé de peindre « sa place vide ».

C’est une étude de son fauteuil en bois brun rouge sombre, le siège en paille verdâtre et à la place de l’absent un flambeau allumé et des romans modernes. Veuillez à l’occasion, en souvenir de lui, un peu revoir cette étude laquelle est toute entière dans des tons rompus verts et rouges. Vous vous apercevez donc peut-être que votre article eût été plus juste et – il me semblerait – en conséquence plus puissant – si traitant la question d’avenir « peinture des tropiques » et la question de couleur, vous y eussiez – avant de parler de moi – fait justice pour Gauguin et pour Monticelli. Car la part qui m’en revient ou reviendra demeurera, je vous l’assure, fort secondaire. –

Et puis, j’aurais encore autre chôse à vous demander. Mettons que les deux toiles de tournesols qui actuellement sont aux Vingtistes aient de certaines qualités de couleur et puis aussi que ça exprime une idée symbolisant « la gratitude » – Est-ce autre chôse que tant de tableaux de fleurs plus habilement peints et qu’on n’apprécie pas encore assez, les Roses trémières, les Iris Jaunes du père Quost ? Les magnifiques bouquets de pivoines dont est prodigue Jeannin ?– Voyez-vous, il me semble si difficile de faire la séparation entre impressionnisme et  autre chôse, je ne vois pas l’utilité d’autant d’esprit sectaire que nous avons vu ces dernières années, mais j’en redoute le ridicule.–

Et en terminant je déclare ne pas comprendre que vous parliez d’infamies [d]e Meissonnier. C’est peut être de cet excellent Mauve que j’ai hérité pour Meissonnier une admiration sans bornes aucunes; Mauve était intarissable sur l’éloge de Troyon et de Meissonnier – combinaison étrange. –

Ceci pour y attirer votre attention jusqu’à quel point à l’étranger on admire sans faire le moindre cas de ce qui divise si souvent malencontreusement les artistes en France. Ce que Mauve répétait souvent était à peu près ceci, « si l’on veut faire de la couleur il faut aussi savoir dessiner un coin de cheminée ou d’intérieur comme Meissonnier. » –

Au prochain envoi que je ferai à mon frère j’ajouterai une étude de cyprès pour vous si vous voulez bien me faire le plaisir de l’accepter en souvenir de votre article. J’y travaille encore dans ce moment, désirant y mettre une figurine. – Le cyprès est si caractéristique au paysage de Provence et vous le sentiez en disant: “même la couleur noire”. Jusqu’à présent je n’ai pas pu les faire comme je le sens; les émotions qui me prennent devant la nature vont chez moi jusqu’à l’évanouissement et alors il en résulte une quinzaine de jours pendant lesquels je suis incapable de travailler. Pourtant, avant de partir d’ici, je compte encore une fois revenir à la charge pour attaquer les cyprès. L’étude que je vous ai destinée en représente un groupe au coin d’un champ de blé par une journée de mistral d’été. C’est donc la note d’un certain noir enveloppée dans du bleu mouvant par le grand air qui circule, et opposition fait à la note noire le vermillon des coquelicots.

Vous verrez que cela constitue à peu près l’assemblage de tons de ces jolis tissages écossais carrelés: vert, bleu, rouge, jaune, noir, qui à vous comme à moi dans le temps ont paru si charmants et qu’hélas aujourd’hui on ne voit plus guère.

Recevez en attendant, cher monsieur, l’expression de ma gratitude pour votre article. Si je venais à Paris au printemps je ne manquerais certes pas de venir vous remercier en personne.

Vincent v. Gogh

Lorsque l’étude que je vous enverrai sera sèche à fond, aussi dans les empâtements, ce ne sera pas le cas avant un an – je croirais que vous feriez bien d’y donner un fort vernis. Et entretemps il faudra plusieurs fois la laver à grande eau pour faire évacuer complètement l’huile. Cette étude est peinte en plein bleu de Prusse, cette couleur de laquelle on dit tant de mal et de laquelle néanmoins Delacroix s’est tant servi. Je crois qu’une fois les tons du bleu de Prusse bien secs, en vernissant vous obtiendrez les tons noirs très noirs nécessaires pour faire valoir les différents verts sombres. –

Je ne sais trop comment il faudrait encadrer cette étude mais y tenant que cela fasse penser à ces chères étoffes écossaises, j’ai remarqué qu’un cadre plat très simple, mine orange vif, fait l’effet voulu avec les bleus du fond et les verts noirs des arbres. – Sans cela il n’y aurait peut être pas assez de rouge dans la toile et la partie supérieure paraitrait un peu froide.

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