Lettre de Voltaire à Jean-Jacques Rousseau

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Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage.

Éminent représentant de la philosophie des Lumières, Voltaire domine le  XVIIIème siècle. De son combat contre l’Infâme, la superstition et le fanatisme à l’affaire Callas ; de ses œuvres gargantuesques à sa vie d’écrivain censuré et traqué par le pouvoir, ce moraliste a profondément renouvelé genre et thématiques littéraires, dont l’art épistolaire. De toute sa correspondance, aucune lettre n’aura plus d’écho que cette déclaration de guerre, d’une ironie cinglante et sans appel, à son rival : Jean-Jacques Rousseau.

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30 août 1755

J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie ; vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. Vous peignez avec des couleurs bien vraies les horreurs de la société humaine dont l’ignorance et la faiblesse se promettent tant de douceurs. On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre Bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j’en ai perdu l’habitude, je sens malheureusement qu’il m’est impossible de la reprendre. Et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en sont plus dignes, que vous et moi. Je ne peux non plus m’embarquer pour aller trouver les sauvages du Canada, premièrement parce que les maladies auxquelles je suis condamné me rendent un médecin d’Europe nécessaire, secondement parce que la guerre est portée dans ce pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j’ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être. J’avoue avec vous que les belles lettres, et les sciences ont causé quelquefois beaucoup de mal.

Les ennemis du Tasse firent de sa vie un tissu de malheurs, ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons à soixante et dix ans pour avoir connu le mouvement de la terre, et ce qu’il y a de plus honteux c’est qu’ils l’obligèrent à se rétracter.

Dès que vos amis eurent commencé le dictionnaire encyclopédique, ceux qui osaient être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d’athées et même de jansénistes. Si j’osais me conter parmi ceux dont les travaux n’ont eu que la persécution pour récompense, je vous ferais voir une troupe de misérables acharnés à me perdre du jour que je donnai la tragédie d’Oedipe, une bibliothèque de calomnies ridicules imprimées contre moi, un prêtre ex-jésuite que j’avais sauvé du dernier supplice me payant par des libelles diffamatoires du service que je lui avais rendu ; un homme plus coupable encore faisant imprimer mon propre ouvrage du Siècle de Louis XIV avec des notes où la plus crasse ignorance débite les impostures les plus effrontées, un autre qui vend à un libraire une prétendue histoire universelle sous mon nom, et le libraire assez avide et assez sot pour imprimer ce tissu informe de bévues, de fausses dates, de faits, et de noms estropiés ; et enfin des hommes assez lâches et assez méchants pour m’imputer cette rapsodie. Je vous ferais voir la société infectée de ce nouveau genre d’homme inconnu à toute l’antiquité qui ne pouvant embrasser une profession honnête soit de laquais, soit de manoeuvre, et sachant malheureusement lire et écrire se font courtiers de la littérature, volent des manuscrits, les défigurent et les vendent. Je pourrais me plaindre qu’une plaisanterie faite il y a plus de trente ans, sur le même sujet que Chapelain eut la bêtise de traiter sérieusement, court aujourd’hui le monde par l’infidélité et l’infâme avarice de ces malheureux qui l’ont défigurée avec autant de sottise que de malice, et qui au bout de trente ans, vendent partout cet ouvrage lequel certainement n’est plus mien, et qui est devenu le leur ; j’ajouterais qu’en dernier lieu on a osé fouiller dans les archives les plus respectables et y voler une partie des mémoires que j’y avais mis en dépôt, lorsque j’étais historiographe de France, et qu’on a vendu à un libraire de Paris le fruit de mes travaux. Je vous peindrais l’ingratitude, l’imposture et la rapine, me poursuivant jusqu’au pied des Alpes, et jusques au bord de mon tombeau.

Mais, Monsieur, avouez aussi que ces épines attachées à la littérature et à la réputation ne sont que des fleurs en comparaison des autres maux qui de tout temps ont inondé la terre. Avouez que ni Cicéron ni Lucrèce, ni Virgile ni Horace ne furent les auteurs des proscriptions de Marius, de Sylla, de ce débauché d’Antoine, de cet imbécile Lépide, de ce tyran sans courage Octave Cépias surnommé si lâchement Auguste.

Avouez que le badinage de Marot n’a pas produit la Saint-Barthélémy, et que la tragédie du Cid ne causa pas les guerres de la Fronde. Les grands crimes n’ont été commis que par de célèbres ignorants. Ce qui fait et ce qui fera toujours de ce monde une vallée de larmes c’est l’insatiable cupidité et l’indomptable orgueil des hommes, depuis Thamas Couli Can, qui ne savait pas lire, jusqu’à un commis de la douane qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent l’âme, la rectifient, la consolent ; et elles font même votre gloire dans le temps que vous écrivez contre elles. Vous êtes comme Achille qui s’emporte contre la gloire, et comme le père Malebranche dont l’imagination brillante écrivait contre l’imagination. Monsieur Chapui m’apprend que votre santé est bien mauvaise. Il faudrait la venir rétablir dans l’air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches, et brouter nos herbes. Je suis très philosophiquement, et avec la plus tendre estime, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur,

Voltaire

( http://tecfa.unige.ch/proj/rousseau/voltaire.htm ) - (Source image : Voltaire [à l'âge de 24 ans (?)], Nicolas de Largillière (1656–1746), 1724-1725, / Portrait de Jean-Jacques Rousseau (1712–1778) par Maurice Quentin de La Tour (1704–1788), XVIIIe siècle, Musée Antoine-Lécuyer, © Wikimedia Commons)
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Lettre de Voltaire à Jean-Jacques Rousseau : « Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »

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7 commentaires

  1. Chérif Lamin

    Ce n’est pas Voltaire qu’avait dit à Rousseau un jour : Je peux te contredire d’opinion, mais je suis près à verser ma dernière goutte e sang pour toi. A mon avis cette lettre est diffamatoire et ne semble pas à une personnalité éminente et un grand écrivain et philosophe que Rousseau.

  2. Christian

    Cette lettre de Voltaire est vraiment brillante et très subtile !!
    Voltaire critique Rousseau sans jamais directement le désigner !
    J’admire sa plume, son verbe et sa culture !
    Voltaire et Rousseau étaient vraiment des génies incomparable ! Aujourd’hui encore, peu d’hommes sont capables de faire preuve d’une telle qualité d’esprit !

  3. carlot

    voltaire est un philosophe fin et eclaire.Fin parcequ’il a eu de la maniere.eclaire ,il sache comment faire lequilibre en respectant l’opinion de ses fideles..n’empeche a ce cerveau de commettre cette betise en disant :laver la tete du negre avec du savon ,on finira pas perdre ce savon…qu’est ce que cela s’en dire?

  4. Zoubir Yahiaoui

    En première lecture non avertie, on croyait que Voltaire fait l’éloge à Rousseau. Alors qu’en réalité, Le philosophe s’attaque violemment à l’ouvrage de son compatriote.

  5. Zoubir Yahiaoui

    Rousseau fait paraître en 1755 le Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes où il affirme que l’inégalité a son origine dans la naissance de propriété privée et que l’homme primitif vit bien sans elle. Rousseau adresse son livre à Voltaire installé près de Genève. Voltaire lui répond le 30 août 1755. Dans cette lettre on a l’impression que Voltaire encense Rousseau, mais en réalité il répond sur un ton narquois car pour l’auteur de Candide la vie primitive n’a jamais été une source de jouissance te de bonheur pour l’humanité. C’est un chef-d’œuvre que j’ai lu avec grand plaisir.

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