Lettre d’Abdellatif Laâbi à sa femme

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Il a suffi que je te regarde dans les yeux, que je rencontre ton sourire pour que mon désert carcéral se repeuple.

Abdellatif Laâbi est un écrivain et intellectuel né au Maroc, à Fès, en 1942. Opposant au régime d’Hassan II, il est arrêté en 1972 et emprisonné pendant huit ans. Après sa libération, il s’exile en France où il mène une carrière littéraire plurielle, humaniste et engagée, entre roman, traduction et poésie. Ses « lettres de prison », envoyées pendant huit ans à son épouse Jocelyne, témoignent d’une grande tendresse.

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21 novembre 1976

Jocelyne,

suis-je triste ce soir, ce qu’on appelle triste ? Ou bien est-ce ainsi que je traduis cette nostalgie de la grande fête, de tous les exils ? Ce futur-là m’affole, qui ne peut être mesuré, lui ou le parcours de son approche. Le vivrai-je ? Serai-je l’homme de cette fête, épanouissant enfin tous mes dons ?

La nuit est encore descendue. Elle n’est ni aveugle ni sourde. C’est un autre océan du prisonnier, avec sa capacité d’éloignance (sic), ses tempêtes au large de la mémoire et sa terrible rumeur. Je suis là à écouter notre nuit commune pour abolir les digues de solitude, lui arracher mon obole quotidienne de joie. Je ne suis donc pas triste. Un peu poète seulement. Poésie comme présence, comme vigilance, comme vasque lyrique de fraternité. Une petite chance, pas dans le sens de privilège ou d’exclusion. Cette poésie-là est à résurger en chacun de nous. C’est tout.

Qu’est-ce qui me prend de parler ainsi ? Il a suffi que je te regarde dans les yeux, que je rencontre ton sourire pour que mon désert carcéral se repeuple, pour qu’une oasis y surgisse et me baigne de ses fragrances. Parfois, il n’est pas créateur de chercher à comprendre. Il faut prendre ce qui nous est donné, se contenter de vivre l’intensité de cet acte.

Bon, j’atterris. La cellule est toujours là, et les compagnons, les livres, la perspective du dîner et du sommeil. J’étais en train de fumer sans bien m’en rendre compte. L’éclairage est un peu faible, et quelqu’un parle dans la chambre d’à côté. Il ne fait pas trop froid. Une veillée comme d’autres.

Tiens, c’est l’annonce de la dernière prière de la journée. La voix du muezzin est belle. Je ne sais pas si c’est un prisonnier ou s’il s’agit d’un enregistrement. Une autre petite cigarette pour continuer à te tenir compagnie. Et toi, que fais-tu maintenant ? Comme c’est difficile à imaginer. Le plus souvent, je te vois au repos, donc dans des attitudes abstraites si l’on peut dire. J’allais donc te demander quand est-ce que tu penses à moi. C’est arbitraire comme question. Si j’en juge d’après moi, je ne saurais répondre avec exactitude. C’est si riche et si inattendu de penser à toi. […]

 

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( Abdellatif Laâbi, Chroniques de la citadelle d'exil. Lettres de prison (1972-1980), La Différence, coll. « Minos », 2012. ) - (Source image : Conversation avec Abdellatif Laâbi dans une librairie strasbourgeoise, par "Ji-Elle", 2011 © Creative Commons)
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