Lettre de Francis Ponge à Jean Thibaudeau

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Vous êtes le seul à qui je puisse parler ainsi.

Francis Ponge (27 mars 1889 – 6 août 1988) est un poète contemporain qui a beaucoup contribué à la réflexion sur l’exactitude de l’expression, contre le langage ordinaire. Son recueil Le Parti pris des choses, pour le caractère très déconcertant de ses objets d’inspiration, prosaïques, et de sa réflexion sur l’objectivité de l’expression, a marqué des générations d’étudiants. Mais dans ses amitiés, Francis Ponge ne se livre pas à une telle méfiance. Au contraire, sa correspondance avec Jean Thibaudeau (lui aussi écrivain, et traducteur de Julio Cortázar et Italo Calvino) montre qu’il est un ami sincère et sensible, aussi tendre avec son destinataire qu’avec les mots.

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Les Vergers, 15 octobre [1969]

Cher Jean,

Ne me croyez pas oublieux, infidèle (je suis bien le contraire, vous le savez : partial, sentimental au possible) (bien autre encore) (et finalement, ce je, tout et rien : pas grand chose.)

(Bizarre premier paragraphe. Je le laisserai ainsi.)

Toujours est-il que je crois qu’« il faut parler », de temps à autre, se manifester à ses meilleurs amis — et à défaut de leur parler (de parler avec eux, ou plutôt de parler devant eux, en leur présence — en s’arrêtant parfois de parler, pour les écouter ou les entendre), leur écrire ; et quoi donc leur écrire, sinon qu’on se plaint de ne pas pouvoir parler avec eux, qu’on manque de leur présence, qu’ils nous manquent.

Les paroles trompent, bien sûr, mais le silence (un silence exagéré, persistant) plus encore. C’est au moment où le silence commence à vous paraître menaçant, dangereux, que l’urgence de se déplacer vers eux, d’aller les voir ou, à défaut, de leur écrire devenu irrésistible. Voilà ce qui m’arrive aujourd’hui (depuis quelques jours), quant à vous, cher Jean.

(Tant pis ! J’enverrai telle quelle cette lettre.)

Ne croyez pas, non plus, que cela puisse m’arriver quant à beaucoup, ni même quant à plusieurs. Non (tant pis pour vous, peut-être) vous êtes le seul à qui je puisse parler ainsi (oser parler ainsi) — et cela, ce n’est pas seulement d’aujourd’hui que j’en ai le sentiment, mais depuis plusieurs années.

Aussi êtes-vous
(Vous êtes aussi le seul, parmi ceux qui, comme on dit, « comptent », le seul à être venu me voir [ici].)
Aussi êtes-vous
(Vous êtes aussi le seul, à avoir osé m’écrire au sujet de cette foutue Légion d’hHonneur ; merci.)

Vous n’êtes pas sec, vous êtes indulgent et sensible (pardon si vous n’aimez pas qu’on vous croie indulgent.)

J’aime ce qui est paru de vous dans Tel Quel 38. C’est (de très loin) ce que j’ai préféré. (Si le Chang-Tung-Sun m’a intéressé ; si le « rapport idéologique » de Philippe, avec lequel je ne suis pas du tout d’accord, mais là pas du tout, m’a en quelque façon réjoui, à cause de son brillant — à partir de prémisses tout à fait discutables — réjoui et amusé.) (Ce, tout à fait insignifiant — et même niais.) Mais Voilà les Morts, comme c’est beau ! combien je sens cela ; comme je l’admire ! Comme, dans le grave (aussi) vous devenez admirable ! […]

Odette […] avait envie, elle aussi, d’avoir de vos nouvelles, de vous voir (mais tellement à faire…) (tant à faire…)

Nous vous embrassons tous deux

Francis P.

lettrespongethibaudeau
( Francis Ponge, Lettres à Jean Thibaudeau, Le Temps qu'il fait, 1999. ) - (Source image : Francis Ponge, date inconnue, Babelio.com © D.R.)
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