Lettre de Gabriel G. Marquez à Plinio Mendoza

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Le jour où cela explose, tu cours le risque d’assassiner ta femme.

Mort le 17 avril 2014, Gabriel Garcia Marquez, dit « Gabo », immense écrivain colombien, mythe de la littérature hispanique, fut un auteur démesuré et excessif, à la hauteur sa destinée inouïe. Après avoir publié plusieurs récits, écrit divers scénarios, c’est au cours d’un voyage sur ses terres natales que Gabo se souvient des récits mythologiques que lui racontait sa grand-mère sur la genèse et le destin fabuleux des habitants de Macondo. De cette révélation prophétique allait naître son grand œuvre : de retour chez lui, il quitte ses emplois alimentaires, charge sa femme de l’administration de la vie courante et travaille sans répit pendant 18 mois. Ce souffle homérique aboutira à Cent ans de solitude, le livre le plus lu au XXème siècle, l’un des emblèmes du Boom latino. L’inventeur du réalisme magique, aura toutefois traversé doutes littéraires et difficultés matérielles, comme en témoigne cette lettre à son ami.

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1967

Après avoir travaillé comme une bête pendant tant d’années, je me sens épuisé de fatigue. Je n’ai aucun horizon clair, sauf que la seule chose qui me plaît mais ne me permet pas de vivre, c’est d’écrire des romans. Ma décision, qui obéit surtout à une irrésistible impulsion, est de me débrouiller, par tous les moyens, pour continuer à écrire mes textes. Crois bien, sans en faire un drame, que je ne sais pas ce qui va se passer.

Ce que tu me dis du chapitre de Cent ans de solitude me remplit de joie. C’est pour cela que je l’ai publié. Quand je suis revenu de Colombie et que j’ai repris ce que j’avais écrit, j’ai eu l’impression démoralisante d’être embarqué dans une aventure dont l’issue pouvait être heureuse autant que catastrophique. Pour avoir l’opinion d’autres personnes, j’ai alors envoyé le chapitre à Guillaume Cano et j’ai réuni les individus les plus experts, exigeants et francs à qui j’ai lu un autre chapitre. Le résultat fut formidable, surtout parce que j’ai lu le chapitre le plus dangereux : la montée au ciel, corps et âme, de Remedios Buenda…

Par ces quelques paroles, j’essaie de répondre sans aucune fausse modestie à ta question sur ma gestation de romans si épais. En réalité, Cent ans de solitude est le premier roman que j’ai essayé d’écrire, à l’âge de 17 ans, sous  le titre de La Maison. Je l’ai abandonné peu après car c’était trop grand pour moi. Depuis je n’ai cessé d’y penser, d’essayer de le visualiser mentalement, de chercher la forme la plus efficace de le raconter et je peux t’assurer que le premier paragraphe du roman est, à la virgule près, le premier paragraphe que j’ai écrit il y a 20 ans. De tout cela j’en conclus que lorsque quelque chose te poursuit, cela se construit tout seul dans ta tête pendant très longtemps et le jour où ça explose, il faut s’asseoir face à la machine à écrire ou bien tu cours le risque d’assassiner ta femme.

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La recommandation de la rédaction :

Lettre de Stefan Zweig à Rudolf G. Binding : « Pour moi, écrire, c’est intensifier, que ce soit le monde ou soi-même. »

Lettre de Rainer Maria Rilke à un jeune poète : « Mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? »

Lettre de George Sand à Gustave Flaubert : « Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. »

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5 commentaires

  1. el duende

    « lorsque quelque chose te poursuit, cela se construit tout seul dans ta tête pendant très longtemps » C »est très exactement ainsi que je ressens l’acte de création… Point d’écriture laborieuse. Quand le texte s’est élaboré, a mijoté en soi, il nait et ne nécessite presque aucun retouche …

  2. charles j. Tahan

    les lignes de marquez qui se réfèrent à la lente naissance de son livre, ces lignes pourraient être d’un lecteur qui aurait pris en mains 100 ans de solitude à 17 ans mais trouvant ce livre trop grand, trop important, trop  »dur », l’aurait mis sous son oreiller et il le reprendrait dix ans après goûtant ainsi tout le suc, toute la substance<<<<;;; <j'ai fait cette approche moi aussi pour 100ans… mais également pour lowry sous le volcan, pour cohen belle du seigneur, pour neruda …. Par contre la démarche n'a pu s'appliquer à Proust qui m'est toujours aussi hermétique. Je crois que Neruda, Marquez, Cohen et ajoutons Simenon qui n'a pas besoin de vieillir en fûts, est une base suffisante pour la fin de ma vie 'j'ai presque 80 ans…Proust restera sur son territoire que je ne partagerai pas. Bien à Vous, _*charles* :.

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