Lettre de Marina Tsvetaeva à un destinataire inconnu

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C'est toujours le même vous qui ne vient pas vers la même moi qui l'attend toujours.

Pour la journée de la langue russe, DesLettres vous propose une lettre de l’une des plus grandes poétesses russes du XXe siècle, Marina Tsvetaetva (parfois francisé en Tsvetaïeva). Elle naît à Moscou en 1892. Souffrant des conséquences de la Révolution de 1917, celle qui est l’amie de Rilke, de Boris Pasternak, de Mandelstam, doit vivre une grande partie de sa vie en exil, notamment en région parisienne, à partir du milieu des années 1920. Son retour en Russie, en 1939, la plonge dans une misère qui la conduira jusqu’au suicide.

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9 juillet [sans date]

À force d’attention (tension) j’ai subitement et violemment eu sommeil. Je guettais vos pas, je ne voulais pas qu’un jour je puisse me dire que je vous avais manqué — dans le triplement-triste sens de : manquer une chance, manquer à une Altesse et — comme une mère manque à son enfant — ne fût-ce qu’une seule fois — par ma faute. Je m’étendis par terre, la tête sur le pas du balcon, bien à plat, bien au dur, pour ne pas m’endormir. Je lève les yeux, es deux battants de la porte et tout le ciel. Il y avait beaucoup de pas, j’ai bientôt cessé d’écouter, quelque part quelque chose jouait, j’ai bientôt senti ma bassesse (celle de tous ces derniers jours avec vous — oh ! sans offense ! j’étais lâche, vous étiez vous). Je sais que je ne suis pas telle, ce n’est que parce que j’essaie de vivre.

Vivre, c’est tailler et infailliblement manquer et puis rapiécer — et rien ne tient (et rien n’est tien, et on ne tient plus à rien — pardonnez-moi ce triste, ce grave jeu de mots).

Dès que j’essaie de vivre, je me sens une misérable petite couseuse qui jamais ne fera de belles choses, qui ne sait que gâcher et se blesser et qui, laissant là tout : ciseaux, lambeaux, bobines, se met à chanter. À une vitre où il pleut pour l’éternité.

Je suis encore toute pleine de ce ciel vide. Il passait, je restais, je savais que moi, rivée, passerais, que lui, passant, subsisterait, persisterait. Le ciel passe éternellement, incessamment — sur moi qui passe incessamment, éternellement. Moi — c’est toutes celles qui sont restées et ont regardé ainsi, resteront et regarderont ainsi. Vous le voyez, moi aussi je suis « éternelle ».

La moi de ce matin ? Je ne la connais même pas. Est-ce que moi, je puis biaiser et ruser ? Ce que je puis, moi, c’est clamer — oui ! — comme un enfant clame : vers toi ! — c’est lancer mes bras l’un à l’Orient et l’autre à l’Occident, mais plus… mais moins… C’est la vie, cette forceuse d’âmes, qui me force à jouer cette farce.

Ramasser à genoux les bribes qui nous restent après la coupe ?… Non, non et non. Mes deux mains derrière le dos. Et le dos bien droit.

Comment pourrais-je avoir besoin — fût-ce du Royaume des Cieux ! — dans une telle réalisation — à un tel prix ? Mon ami, il doit y avoir un ciel aussi pour l’amour. Un ciel autre que le ciel de lit. L’arc-en-ciel.

Mon ami, vous n’êtes pas venu ce soir parce que vous aviez à écrire (aux vôtres). De telles choses ne me font déjà pus mal, vous m’y avez habituée, vous et tous, car vous aussi vous êtes éternel : innombrable (comme l’autre moi, par terre et dans le ciel). C’est toujours le même vous qui ne vient pas vers la même moi qui l’attend toujours.

neuf lettres clémence hiver tsveta

( Marina Tsvetaeva, Neuf lettres. Avec une dixième retenue et une onzième reçue, traduit du russe, Éd. Clémence Hiver, « L'épistolaire », 2011. ) - (Source image : Marian Tsvetaeva vers 1913 © domaine public)
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