Lettre de Samuel Beckett à Hans Naumann

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Il m'est très difficile, pour ne pas dire impossible, de parler de moi et de mon travail.

Samuel Beckett (13 avril 1906 – 22 décembre 1989) écrivain, poète et dramaturge irlandais, auteur d’En attendant Godot, remporte le Prix Nobel en 1969. Dans cette lettre qu’il écrit en français au critique Hans Naumann, l’écrivain tente de se décrire et d’analyser les auteurs qui lui sont contemporains ainsi que ses influences. Parmi eux, Joyce, une autre grande figure tutélaire des lettres irlandaises.

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17 février 1954

6 rue des favorites
Paris 15°

Cher Monsieur,

Merci de votre lettre du 15 février et de votre travail sur les Irlandais que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt.

Je ne demande qu’à vous aider, quoiqu’il me soit très difficile, pour ne pas dire impossible, de parler de moi et de mon travail.

Mes rapports avec Joyce. J’ai fait sa connaissance en 1928, année de mon arrivée à Paris comme lecteur d’anglais à l’École normale supérieure. Nos rapports ont été d’ordre purement amical. Je n’ai jamais été son secrétaire. Nous avons très peu parlé littérature, il n’aimait pas cela, moi non plus. Nous sortions souvent ensemble. Il était pour moi d’une gentillesse et d’une générosité extrêmes. Il me passait un bouquin de temps en temps en me demandant d’y jeter un coup d’œil et d’y relever les passages susceptibles de l’aider pour la rédaction de Finnegans Wake. J’ai quitté l’École en 1930 (je n’ai jamais été chargé de cours à la Sorbonne sauf, très brièvement, d’un cours de langue anglaise). À partir de ce moment-là jusqu’à mon retour à Paris en 1937 pour m’y installer définitivement, je n’ai plus revu Joyce que fort irrégulièrement. Je l’ai vu pour la dernière fois à Vichy en 1940.

Je le considère toujours comme un des plus grands génies littéraires de ce temps. Mais je crois avoir senti de bonne heure que la chose qui m’appelait et les moyens dont je pouvais disposer étaient pratiquement à l’opposé de sa chose et de ses moyens à lui. Il a eu une très forte influence morale sur moi. Il m’a fait entrevoir, sans le vouloir d’ailleurs le moins du monde, ce que peut signifier : être artiste. Je pense à lui avec une admiration une affection et une reconnaissance sans bornes.

Jusqu’en 1945 j’ai écrit en anglais. […]

Depuis 1945 je n’écris plus qu’en français. Pourquoi ce changement ? Il ne fut pas raisonné. Cela a été pour changer, pour voir, pas plus compliqué que cela, apparemment au moins. Rien à voir en tout cas avec les raisons que vous suggérez. Je ne considère pas l’anglais comme une langue étrangère, c’est bien ma langue. S’il en est une qui m’est parfaitement étrangère, c’est le gaélique. Vous pouvez me ranger dans la triste catégorie de ceux qui, s’ils devaient agir à bon escient, n’agiraient jamais. Ce qui n’empêche pas qu’il puisse y avoir, à ce changement, des raisons urgentes. Moi-même j’en entrevois plusieurs maintenant, qu’il est trop tard pour en revenir en arrière. Mais j’aime mieux les laisser dans l’ombre. Je vous donnerai quand même une piste : le besoin d’être mal armé.

Proust. Un court essai sur lui (30 000 mots) a été mon premier ouvrage en prose. Il m’avait été commandé par les éditions Chatto & Windus pour leur série de Dolphin Books. Je m’y suis attaché à suivre les différentes étapes de son expérience clef depuis la madeleine trempée dans l’infusion jusqu’aux pavés de la cour de l’hôtel Guermantes. Depuis cette époque je ne l’ai guère relu. Il m’impressionne et m’agace. Je supporte mal sa manie, entre autres, de vouloir tout ramener à des lois. Je crois que je le juge mal.

Kafka. Je n’ai lu de lui, hormis quelques textes courts, que le trois quarts environ du Château, et cela en allemand, c’est-à-dire en en perdant beaucoup. Je m’y suis senti chez moi, trop, c’est peut-être cela qui m’a empêché de continuer. Cause instantanément entendue. Je ne me rappelle plus de ce que Nadeau a dit à ce propos. Je me rappelle avoir été gêné par le côté imperturbable de sa démarche. Je me méfie des désastres qui se laissent déposer comme un bilan.

Je n’essaie pas seulement d’avoir l’air réfractaire aux influences. Je constate seulement que j’ai toujours été un piètre lecteur, incurablement distrait, à l’affût d’un ailleurs. Et je crois pouvoir dire sans esprit de paradoxe que les lectures qui m’ont le plus marqué sont celles qui m’y ont le mieux renvoyé, à cet ailleurs. […]

De l’Irlande enfin il m’est tout à fait impossible de parler avec retenue. J’ai horreur de ce romantisme-là. Et je n’ai pas eu besoin de boire de la fontaine magique pour supporter de ne pas y vivre.

Je crains que cette lettre ne puisse vous servir à grand chose. Je vous demanderai en tout cas de bien vouloir la considérer comme confidentielle, autrement dit de ne pas la citer. Si vous avez d’autres questions à me poser comportant des réponses précises, je suis à votre disposition. Mais quant à dire ce que je suis, d’où je viens et ce que je fais, tout cela dépasse vraiment ma compétence.

Croyez, cher Monsieur, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs.

Samuel Beckett

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( Samuel Beckett, Lettres, II : Les années Godot (1941-1956), Paris, Gallimard, « Blanche », 2015 ) - (Source image : Samuel Beckett par Roger Pic, 1977, BNF © domaine public)
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