Lettre de Tchaïkovski à Nadedja von Meck

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Est-il nécessaire de vous dire que je vous aime de tout mon cœur ?

Piotr Ilitch Tchaïkovski (7 mai 1840 – 6 novembre 1893) est un compositeur russe qui compte à son actif de nombreux opéras, concertos, ballets et symphonies. La musique de Casse-Noisette, du Lac des Cygnes, c’est lui ! Dans cette lettre adressée à son mécène Nadjedja von Meck, on sent toute la reconnaissance de l’homme, oscillant avec l’amour.

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28 mars 1878

Je vous ai mis une lettre à la poste, chère amie, juste avant de recevoir la vôtre qui m’a beaucoup touché. Les plus heureux moments de mon existence sont ceux où je vois que ma musique pénètre dans le cœur de ceux que j’aime et dont la sympathie m’est plus précieuse que la renommée. Est-il nécessaire de vous dire que je vous aime de tout mon cœur ? Jamais encore je n’avais rencontré une âme en si étroite communion avec la mienne, ou qui répondît avec une pareille sensibilité à toutes mes pensées, à tous les battements de mon cœur. Votre amitié m’est devenue aussi indispensable que l’air.
Quelles que soient mes pensées, il y a toujours une place en elles pour l’image de mon amie lointaine, dont l’affection et la sympathie sont devenues la pierre angulaire de mon existence. Lorsque je compose, je n’ai jamais qu’une idée dans l’esprit : vous entendrez et vous goûterez ce que je suis en train d’écrire, et cela compense à l’avance toute l’incompréhension, toutes les opinions injustes et parfois hostiles que je suis condamné à entendre de la foule — et pas uniquement d’elle mais aussi de mes prétendus amis. Vous vous imaginez à tort que je pourrais trouver quelque chose d’étrange dans les tendresses que vous m’exprimez dans votre lettre. En les acceptant de vous je n’ai qu’une crainte, c’est de ne pas en être digne. Je le dis, non comme des mots creux ou par modestie, mais simplement parce que, dans ces moments-là, toutes mes imperfections, toute ma faiblesse m’apparaissent avec plus de relief.

Quant au changement du vous en « tu », je n’en ai vraiment pas le courage. Je ne pourrais supporter aucune feinte, aucune fausseté dans mes relations avec vous et j’estime qu’il serait déplacé que je m’adresse à vous avec ce tour familier. Nous suçons des conventions avec le lait de notre mère, et, si vif que soit notre désir de nous en affranchir, la moindre infraction engendre un malaise, et celui-ci de la fausseté. Je veux être toujours moi-même avec vous et je prise par-dessus tout une franchise absolue. C’est donc à vous, mon amie, de décider. La gêne dont je parle passera certainement quand je me serai fait à ce changement, mais je crois devoir vous assurer qu’au début j’aurai à me forcer. Que j’emploie le vous ou le tu, la nature de mon affection, de mon profond amour ne sera jamais altérée. Il m’est pénible de ne pas céder immédiatement à vos moindres désirs, mais d’un autre côté je ne peux employer avec vous une forme nouvelle sans que vous preniez l’initiative. Dites-moi ce que je dois faire. Jusqu’à votre réponse je vous écris comme avant :

Je vous aime infiniment,

P. Tch.

000754379

( Henri Gougaud, Nassima Mesli, Courrier du cœur, Anthologie des plus belles lettres d'amour, Seuil, 2004. ) - (Source image : Portrait of Pyotr Ilyich Tchaikovsky, by Evans, Edwin (1906) Tchaikovsky © Wikimedia Commons.)
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Un commentaire

  1. mlrussodel@yahoo.fr

    Vous titrez dans votre mail : « Tchaïkovsky amoureux, et nous avons le souffle coupé ».
    Mais c’est méconnaître qui fut ce grand compositeur ayant vécu toute sa vie dans un profond mal-être dû à son homosexualité qu’il considérait comme une véritable maladie dont on pouvait peut-être guérir. Il n’a pas pu avoir été amoureux de Madame Von Meck (qui, elle, éprouva une réelle passion -platonique- pour Piotr) mais l’aima de profonde amitié pure, fraternelle dirions-nous. Ne nous trompons pas sur le fond du verbe aimer à cause de sa forme ! D’ailleurs, il serait intéressant de lire le document original car le terme employé est sûrement différent du nôtre et le vocable utilisé par Piotr doit certainement contenir une subtilité qui échappe lorsqu’on le traduit seulement par « aimer »…
    Merci donc de bien vouloir rectifier votre mail car on ne peut décemment laisser vos lecteurs croire à une telle méconnaissance de cet artiste. Sa Symphonie pathétique recèle toute la douleur qu’il aura transportée sa vie durant et la raison de sa mort est un exemple bouleversant du refus de son homosexualité par la haute société d’alors…

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