Lettre d’Eugène Delacroix

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Je bâtis des châteaux de chimères et me voilà divaguant et extravagant dans la vaste mer de l’illusion sans bornes et sans rivages.

Delacroix, peintre du romantisme, auteur d’œuvres mémorables comme  La Liberté guidant le peupleLa Mort de Sardanapale ou encore Femmes d’Alger dans leur appartement, incarne à merveille la fougue et l’ivresse du génie artistique.  Du sentiment à la révolution picturale, il n’y a qu’un pas… épistolaire. À l’âge de 17 ans, ce « maître de l’école française » expose dans une lettre à son ami Achille Piron la place de la passion amoureuse dans sa vie solitaire, vouée à l’art.

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20 août 1815

Que de choses j’aurais à te dire, mon bon ami, si je n’avais pas perdu la tête, mais malheureusement voilà mes anciennes folies qui me reprennent et tu n’as pas de peine à deviner pourquoi. Quel moment que celui où on revoit après des siècles, un objet qu’on croyait avoir aimé et qui était presque entièrement effacé du cœur… Au milieu de tout cela je tombe de mon haut quand je songe à l’empire que j’ai eu sur moi-même hier dans cet instant délicieux et terrible qui m’a réuni pour quelques minutes à celle que j’avais eu l’indignité d’oublier. Il m’arrive souvent qu’une sensation morale, de quelque nature qu’elle soit, ne me frappe guère que par contrecoup, et lorsque livré à moi-même ou rentré dans la solitude de mon âme, l’effet s’en renouvelle avec plus de force par l’éloignement de la cause. C’est alors que mon imagination travaille et que, contraire à la vue, elle agrandit les objets à mesure qu’ils s’éloignent. Je m’en veux de n’avoir pas joui avec assez de plénitude de l’instant que le hasard m’a procuré ; je bâtis des châteaux de chimères et me voilà divaguant et extravagant dans la vaste mer de l’illusion sans bornes et sans rivages. Me voilà donc redevenu aussi sot qu’auparavant. Dans le premier instant mon cœur battit d’une force… Ma tête se bouleversa tellement que je craignis de faire une sottise : je ne faisais pas un pas sans songer que j’étais près d’elle, que nos yeux contemplaient les mêmes objets et que nous respirions le même air : lorsque je lui eus parlé et que tu m’entraînas dans l’autre salle… je t’aurais, je crois, battu et néanmoins je n’étais pas fâché d’un autre côté de m’éloigner d’elle, mais je crois que l’enfer et les démons ne seraient par parvenus à me faire quitter cette maison bienheureuse tant que j’y aurais su ma Julie. Et puis ces habits noirs, cette tête pâle et défaillante, ces tombeaux, ce froid vague qui me saisissait, cette mort que je voyais partout, ces charmes pleins de jeunesse et rayonnants de beauté, ce pied vif et léger qui foulait les froides reliques de mille générations et la poussière de quelques tyrans… que de sensations, que de choses… Une tête plus forte que la mienne n’y eût pas résisté, et ma foi, à quoi bon s’arracher de l’âme un sentiment qui la remplit si bien, qui cadre si bien avec mes idées.

Peu à peu mes sens se rassirent : nous parlâmes, nous fîmes quelques plaisanteries, cela me calma, mais dès que je t’eus quitté, mon esprit et mon cœur furent tout aux petits Augustins.  Enfin que veux-tu, je suis le plus grand des fous ; moi, je m’en moque, il faut que je la voie, il le faut, je donnerais le diable pour en venir à bout. Tu sais à peu près à quels termes j’en suis avec elle, elle m’a contemplé hier avec une certaine attention et une fréquence qui persuade à ma vanité que je ne lui suis pas indifférent, tandis que d’un autre côté, je n’y vois qu’une simple curiosité. Il faut dans tout cela me donner au plus vite ton avis, il faut éclaircir tout ceci. Je t’en supplie par l’amitié que j’ai pour toi, cherche, travaille de ton côté, retourne-toi l’esprit de mille manières pour me trouver le moyen de la voir, de lui parler, de lui écrire. Voilà de belles choses, d’étranges folies. Que dirais-je dans un an, dans un mois peut-être si je voyais une misérable lettre comme celle-ci. Mais je suis jeune et… non je ne suis pas encore amoureux : mais c’est à toi à décider si je dois le devenir ou non.

Réponds moi au plus vite, sur-le-champ, cherche, médite. Songe que je suis sur les épines, j’ai grand besoin que Cupidon jette  sur moi un regard de compassion, car je me vois bien loin de mon but.

Écris, écris, écris et surtout que je la voie.  Que d’obstacles ! Que de barrières à surmonter.

EUGÈNE.

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( Eugène Delacroix, Lettres intimes, Gallimard ) - (Source image : Photographie d'Eugène Delacroix par Félix Nadar, © Wikimedia Commons / Eugène Delacroix, Autoportrait au gilet vert, circa 1837, Musée du Louvre, © Wikimedia Commons / La liberté guidant le peuple par Delacroix, 1830, Musée du Louvre, © Wikimedia Commons )
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Lettre d’Eugène Delacroix à Charles Soulier : « Adieu les plaisirs simples, les épanchements qui rafraîchissent le sang. »

Lettre d’Eugène Delacroix à son frère Charles : « Il est vrai qu’il est impossible d’être plus paresseux que moi. »

Lettre de Camille Pissarro à son fils Lucien : « [Cézanne] a subi mon influence à Pontoise et moi la sienne. »

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5 commentaires

  1. HERRERA EVELYNE

    Ah ! ces artistes, toujours prêts à s’enflammer pour une jeune fille en fleurs…et là, Eugène Delacroix nous donne l’impression d’être vraiment épris…Le pouvoir des mots ?

  2. Maïla Nepveu

    Eugène Delacroix, dans cette sublime lettre à son ami Achille Piron, exprime par le rêve et l’illusion son amour pour Julie, tel qu’il l’imagine, tel qu’il le crée, loin de la réalité, car nous ne savons rien des sentiments de Julie pour Delacroix. Cette lettre enflammée est celle d’un jeune homme romantique qui, dans la solitude de son bureau, sous la lumière vacillante d’une bougie qui va s’éteindre, ouvre son cœur et déclame son amour « divaguant et extravagant » à celle qui est si loin, dans « cette vaste mer de l’illusion sans bornes et sans rivages. » C’est le cri d’amour d’un cœur enflammé qui rêve avant d’avoir vécu. Mais ce n’est qu’un rêve, une illusion, une porte ouverte sur des rivages lointains et évanescents, où l’âme-sœur vous attend, vaporeuse, attendrissante, aimante certes, mais inaccessible. L’amour ne serait-il qu’un rêve, qu’un poème sans suite ? Je pense au « baiser » de Germain Nouveau :
    « Ne sont-ils pas à vous si fière,
    Les neiges sous la nuit qui dort
    Dans leur silence et leur lumière
    Vos magnifiques seins du Nord ? »
    Je pense à la « Chevelure » de Charles Baudelaire (Les fleurs du mal) :
    « Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
    Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond,
    Sur les bords duvetés de vos mèches tordues,
    Je m’enivre ardemment des senteurs confondues,
    De l’huile de coco, du musc, et du goudron. »
    L’amour est toujours un miracle, qu’il soit tendre, passionné, nostalgique ou bucolique, il est une leçon de vie, de jeunesse et d’enthousiasme, qui nous fait vibrer aux battements de cœur tous les amoureux.

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