Lettre du Corbusier à sa mère

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Sa mort fut un simple transfert. Il changea d'avion, de carcasse.

L’architecte Le Corbusier a révolutionné la conception de l’habitation et marqué l’urbanisme dans l’après-guerre ; créateur d’édifices tels que la Cité Radieuse à Marseille ou encore la Chapelle Notre-Dame-du-Haut, il est décédé le 27 août 1965. Voici une lettre de l’homme derrière l’architecte, adressée à sa mère, qui rend hommage à la disparition de son père : au-delà de la perte d’un parent, ce décès semble avoir transformé sa vision de l’existence.

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10 Janvier 1929

Ma chère petite maman,

Demain est l’anniversaire de la mort de notre papa. Voici trois ans aujourd’hui, que nous avons pris le soir, solennellement congé de lui. Lui est heureux. La mort nous effraie par son aspect. Aussi par la terreur de la solitude pour celui qui reste. Le mort, lui est tranquille, et je pense heureux.

De cette solitude pleine de menaces, tu as fait une continuation de ta vie avec papa, idéalisant, loin des frottements ridicules de l’existence, l’image de celui que tu aimes et respectes. Parce que tu es forte, et non médiocre, courageuse et non lâche ; tu vis sur fond spirituel intense, et tu y trouves un bonheur relativement suffisant.

La mort de papa a déclenché en moi toute une percée vers des horizons jusque-là fermés : une conscience constante du phénomène vital venant et allant à l’infini, à l’indéterminable. Un raccord à toute occasion, à des origines, à des destinées insaisissables ; ainsi, un travail incessant de l’esprit, un brassage de mille faits à ricochets, sous le prétexte d’un tout petit évènement. De là, un certain détachement m’est venu, un libre-penser [sic] qui me met en marge des statuts admis bourgeoisement. Et, première conséquence, cette brisure avec les formules toutes faites, m’isole, me bloque en dehors d’une foule de gens.

Ensuite, ce serait la menace d’un chavirement de la volonté, dans la constatation répétée de la limitation de notre entendement : au fond lointain de ces examens sans réponse, il pourrait se cacher une neurasthénie possible, si la volonté était battue.

Alors, ce libre-arbitre étant forgé, étant inévitable et emportant toutes ses conséquences dans la fréquentation des hommes, il m’est venu la sagesse d’apprécier les riens qui sont tout, les seules facultés qui soient un fait, ceux qui n’ont ni origine ni destinée obscure, mais sont évidentes, palpables et entières : les facultés du cœur, la sincérité, l’altruisme, le dévouement, la foi en quelque chose.

Les conventions arbitraires de la vie, conventions fabriquées par les esprits moyens, ne m’affectent plus. Je me sens en marge, libre, capable de naviguer stoïquement entre des horizons sans contours, et de compagnie avec des âmes précises et en quelque sorte pures (vraies, sans fard). Ceci étant, de maintenir à ma volonté des buts qui ne sont plus pour moi, absolus dans leurs fins, mais relativement estimables, pour nos capacités d’hommes. Que la volonté me demeure ; ce sont les ailes de notre avion en balade à travers l’indéfinissable.

Le petit papa portait en lui des germes d’anarchie semblables. Je nomme « anarchie », la faculté du libre arbitre. Timide, et serré de près dans une courte société de petite ville, il n’eut pas l’occasion de diagnostiquer en lui, ce qui l’eût rendu malheureux. Mais il sentait en des rêveries fréquentes où il se complaisait, face à la nature qui est le véritable laboratoire de telles pensées.

Sa mort, exactement, le congé qu’il a pris de la vie, en ce soir du 10 ou 11 janvier, face aux montagnes roses du couchant, au lac adorable, dans une sérénité parfaite, fut un simple transfert. Il changea d’avion, de carcasse.

Aussi l’enseignement de cette mort est-il autour de cette carcasse humaine, pour laquelle tant d’horreurs se font, dans le contrat social bourgeois étriqué, désabusé, faux, inadapté.

Toi, ma petite maman, toi plus sensible que médisante, tu as été entraînée aux mêmes fins, par la finesse de ton intuition.

Et crois bien que le spectacle de ta vie, dans ta petite maison, avec ton petit chien que tu as paré de mille grâces, nous est en édification. Tu es une mère de grand style.

La mort de papa, après des détours angoissants, m’a montré que la mort n’est rien de triste ou de grave, si l’esprit et le cœur se maintiennent.

Mais la vie de la carcasse, et la mort de l’esprit et du cœur, sont le plus abject sort, le plus terrifiant incident qui peuple d’épouvante les malheureux qui ont laissé ainsi se détruire en eux la force vitale qui est précisément ce dont ils sont responsables, qui est précisément leur participation individuelle sur terre.

Au revoir petite maman. Consacre cet anniversaire d’un évènement simplement fatal, à une intense commémoration du cœur et de l’esprit.

Ton Ed.

couverture

( Le Corbusier Correspondance, lettres à la famille, Tome II, 1926-1946, Collection Infolio ; Image : Michel Sima / Getty Images, 1945 ) - (Source image : Laviedesidéesfr)
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