Lettres de Casanova et Cécile de Roggendorf

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La politique : c’est pitoyable quand les femmes s’en mêlent.

Peu de femmes résistèrent à Giacomo Casanova, le légendaire séducteur vénitien (2 avril 1725 – 4 juin 1798) qui a donné tous les usages de la séduction au XVIIIe siècle dans l’Histoire de [s]a vie. Mais Cecile de Roggendorf, de cinquante ans sa cadette, n’aura connu — heureusement pour elle ? — que les délices de sa correspondance. Deux lettres témoignent de cette rencontre épistolaire.

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Le 2 novembre 1797

Un pressentiment socratique vous dit que nous parviendrons à nous connaître de près. Ah ! Que ne fussiez-vous à même de me voir au moment où mes yeux parcoururent ces lignes ! Le désir, l’espoir, la crainte, l’empressement, la joie, l’impatience, toutes les diverses impressions se peignaient sur mon visage, du plus haut contentement je passais à la crainte, je ne savais, dans le bouleversement, quels sentiments étaient les plus pronostiques. Hélas ! avec quelle peine on attend ce qu’on souhaite, et que l’homme est peu de chose par lui-même ! Dans huit ou dix jours j’embrasserai mon amie Marie, elle passera par Kazmer, pour se rendre à Cassovie, c’est alors que je m’acquitterai de votre commission, elle en aura du plaisir, j’en suis sûre. Figurez-vous que cette petite créature s’avise de devenir ma rivale, elle fait des prétentions jusqu’à se fâcher contre moi pour peu que je m’obstine à lui communiquer vos lettres ; et pour ne point paraître indiscrète, elle me prie de ne vous point opposer à l’envie qu’elle a de se former l’esprit et le cœur. « Casanova est l’homme le plus propre pour ça, et ne me croyez-vous pas susceptible de bonnes impressions ? » Voilà toujours par quoi elle finit, et, me voyant désarmée, je cède : notre querelle se termine par les plus tendres vœux pour nos amis. Vu l’attachement que je vous porte, et la douleur que j’aurais si je venais à vous perdre, vous sentez bien que la formule de mes amis est un peu intéressée.
La nature n’est presque rien, tout vient de l’éducation, je suis parfaitement de cette opinion. Je n’ai pas besoin de la décision d’Apollon pour savoir lequel des deux a le plus gagné depuis que nous nous connaissons. Vous croyez que c’est vous, je vous dis que je sens que c’est moi.

 

Faites-moi savoir à qui je pourrais m’adresser pour recevoir des livres de lecture, quand je serai à Sagan, puisque je me flatte sûrement d’y venir. Si ce projet allait à échouer, ce serait un coup de foudre pour moi, car n’étant ni religieuse, ni philosophe, je ne peux, avec toute la résignation possible, considérer les choses du monde si indifféremment. Je voudrais savoir aussi si il est d’usage que les dames de cour jouent aux cartes ; en cas qu’oui, je ferais bonne figure ! J’ai une antipathie contre les jeux de hasard et, soit dit entre nous, je suis si ignorante de n’en savoir aucun. Excusez que je vous importune avec ces petits riens, mais ils sont toujours des hommages de ma confiance. Vous m’avez promis des maximes pour bien me conduire à une cour, daignez vous en souvenir. Si le duc et son épouse facilitent par leur générosité notre affaire, nous nous verrons sûrement, car, de mon côté, il n’y a aucun obstacle à craindre.
À propos, comment vous appelez-vous de votre nom de baptême ? En quel jour, en quel an êtes-vous né ? Vous pouvez rire tant que vous voudrez de mes demandes, mais je vous commande de me satisfaire.
Savez-vous du nouveau, je suis laide aujourd’hui à faire peur, et votre tête, que vous voudriez prêter si obligeamment à mes caprices, pourrait bien être tout aussi en sûreté chez moi que chez vous. J’ai un rhume de cerveau qui me gonfle tout le visage, et il se pourrait bien que vous ayez deviné que je suis un peu vaine, car je me suis brouillée avec mon miroir et ne lui ferai mes excuses que quand cette vilaine fluxion m’aura quittée.

 

Nous avons du monde, c’est une rareté à la campagne, et en place de passer agréablement le temps, tout ce beau monde raisonne sur la politique. C’est pitoyable quand les femmes s’en mêlent ; pour moi qui n’ai ni assez de lecture, ni assez de connaissance, que sais-je, moi, comment on appelle ce verbiage ? Je me suis retirée pour vous écrire, occupation que je continuerais encore bien du temps avec plaisir et l’obscurité ne me commandait de me dire votre attachée.

casanova roggendorf
( Cécile Roggendorf, Lettres d'amour à Casanova, Paris, Zulma, « Zulma Dilecta », 2005. ) - (Source image : Giacomo Casanova, Anton Raphael Mengs, 1760, Historia n°763 © Wikimedia Commons)
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