Lettres entre Thomas Mann et T. W. Adorno

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Je contemple avec une brûlante impatience la petite porte sur l’immortalité que m’ouvrira votre « roman d’un roman ».

À l’occasion de la journée franco-allemande (22 janvier), DesLettres publie un échange épistolaire entre deux immenses autorités intellectuelles d’Outre-Rhin. D’un côté, Thomas Mann, auteur de l’œuvre-monde La Montagne magique et artisan majeur de l’évolution de l’histoire du roman européen au XXe siècle ; de l’autre ; Theodor Adorno, philosophe et sociologue de l’école de Francfort, sévère critique des industries culturelles, par ailleurs musicologue. Biographie express et petite porte ouverte sur le travail des génies… Belle lecture !

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juillet 1948

1550 San Remo Drive
Pacific Palisades, Californie

2 juillet 1948

Cher Monsieur Adorno,

j’ai commencé à écrire au petit bonheur le mémoire autobiographique de la naissance du Faustus, le « Roman d’un roman », et j’aurais bien voulu avoir à cet usage quelques données et points de repère concernant votre personne, vos origine, votre parcours : qu’est-ce que vous m’aviez dit à propos de votre mélange familial — génois-viennois ? —, vos études de musique et de sociologie, votre relation avec Horkheimer, votre activité académique à Francfort ? Quelques notes, si je puis me permettre ?

Votre Thomas Mann.


T. W. Adorno
316 So. Kenter Ave.
Los Angeles 24, Californie

5 juillet 1948

Cher et honoré Monsieur Mann,

c’est avec joie que je vous communique ces quelques renseignements. Je suis né en 1903 à Francfort. Mon père était un Juif allemand, ma mère, elle-même cantatrice, est la fille d’un officier français d’origine corse — génoise, au départ — et d’une cantatrice allemande. J’ai grandi dans une atmosphère dominée par les intérêts théoriques (politiques aussi) et artistiques, musicaux au premier chef.

J’ai étudié la philosophie et la musique. Au lieu de me décider pour l’une ou l’autre, j’ai eu toute ma vie le sentiment de poursuivre le même but dans ces domaines divergents. J’ai obtenu mon doctorat en 1924 avec une thèse portant sur la théorie de la connaissance. En 1931, j’ai passé mon habilitation de privatdozent avec mon livre sur Kierkegaard, et j’ai enseigné la philosophie jusqu’à ce que les nazis me chassent de mon poste en 1933.

J’ai quitté l’Allemagne en 1934, pour travailler d’abord à l’Université d’Oxford, avant de suivre en 1938 l’Institute of Social Research à New York. Je vis à Los Angeles depuis 1941.

Ma relation avec cet institut et mon amitié pour Horkheimer remontent à mes premières années d’études. Elles sont indissociables de l’orientation dialectique de ma pensée, de mon penchant pour la sociologie et la philosophie de l’histoire. Ma relation avec Horkheimer s’est principalement cristallisée dans le livre que nous avons écrit ensemble, , ainsi que dans notre publication à la mémoire de Walter Benjamin. Mes études musicales portèrent sur la composition et le piano, d’abord chez Bernhard Sekles et Eduard Jung à Francfort, puis avec Alban Berg et Eduard Steuermann à Vienne. L’amitié avec ces deux derniers, ainsi qu’avec Rudolf Kolisch et Anton von Webern, fut déterminante pour moi sur le plan artistique. De 1928 à 1931, je militai pour la musique moderne radicale comme rédacteur de la revue Der Anbruch à Vienne.

L’interaction entre la musique et la philosophie sociale a trouvé son expression, en dehors d’un livre partiellement inédit sur Richard Wagner, dans de nombreuses études en allemand et en anglais, dont la plupart ont été publiées dans la Zeitschrift für Sozialforschung. Le livre Philosophie de la nouvelle musique, qui doit maintenant paraître en Allemagne, clôt provisoirement ces travaux. La première partie, écrite dès 1941, traite de Schönberg, de son école et de la technique dodécaphonique. Je montre que si Schönberg est sans conteste le plus grand compositeur vivant, l’épuration constructive de la musique, objectivement nécessaire, menace pour des raisons non moins objectives, pour ainsi dire par-dessus la tête du compositeur, de retomber dans l’obscurité mythologique. La seconde partie, que je viens seulement de finir, porte sur Stravinsky : elle expose l’impossibilité d’une restauration musicale et ses liens avec les tendances régressives de notre époque. Depuis plus de dix ans, je prépare un livre sur Beethoven, abordé sous l’angle de la philosophie et de la théorie de la composition. Parmi mes travaux non-musicaux les plus récents, je citerai le livre d’aphorismes Minima moralia. J’espère que vous ne me jugerez pas trop présomptueux si je vous prie de mettre en avant les éléments intellectuels et imaginatifs que j’ai pu apporter à l’œuvre de Leverkühn et à son esthétique, plutôt que les informations matérielles.

Je contemple avec une brûlante impatience la petite porte sur l’immortalité que m’ouvrira votre « roman d’un roman ». Je n’ai pas besoin de vous dire ce que cela signifie pour moi que vous ayez reconnu, et désormais résolu de dévoiler publiquement la part de vérité que peuvent recéler mes entreprises excentriques. Je souhaite d’ores et déjà vous en remercier.

Avec mes hommages les plus cordiaux.

Votre [Teddie Adorno]

( http://www.fondationlaposte.org/article.php3?id_article=1137 ) - (Source image : Thomas Mann en 1926 / Theodor Adorno © Wikipédia, Creative Commons)
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